Une quinqua bobo (Sabine Azema enfin dégainée du cinéma d'Alain Resnais) descend de sa voiture pour aquareller un coin de verdure. Elle cherche un paysage comme une vue de l'esprit, c'est à dire sans corps ni matière, peut-être même sans âme. Comme elle, nous cherchons à voir l'image. Tout est là. Trop. Façon carte postale pour coproduction avec la région Rhône-Alpes.
Mais par bonheur, Peindre ou faire l'amour titille nos sens. L'annonce et le fait par intrusion... Un homme, Sergi Lopez (impeccable en aveugle), avance masqué sous ses lunettes noires. Son corps entre dans le champ doucement. En susurrant gare. L'ami vous veut du bien. On n'y croit pas tout de suite. On a tort... Lentement sa voix propose une méthode pour regarder et marcher. avancer les sens en éveil.
A chaque nouvelle étape, les corps se frôlent un peu plus, le paysage prend forme, l'image change de statut. Nous étions au cinéma pour voir, nous sommes maintenant dans une salle sombre pour écouter - voir. Composer son split-screen mental. Associer les sensations sans l'air d'y toucher (comédie oblige).
Le désir prend sa source, se fraie un chemin, suffit de se pencher et d'avoir soif.
Jouer le jeu.
Un couple en pré retraite (Azema / Auteuil) s'amuse du quotidien (petits rôles pour faire comme ci, comme ça), sent l'âge monter en grade, s'inquiète du "il manque quelque chose". Alors on joue à acheter une maison, la retaper, à rencontrer des voisins et les accueillir lorsqu'ils sont dans l'embarras. Mais ces étranges étrangers se frottent plus près que prévu. L'altérité fait peur. Excite. Provoque la jouissance, le manque, puis l'apaisement. Les repères bougent et le frôlement des corps évacue le drame.
Miraculeusement, la part sombre de l'inconscient s'efface comme une réponse cool envoyée aux ressorts paranos classique du cinéma.
L'expérience devient l'enjeu essentiel du film. Une séquence traduit parfaitement cette volonté : la traversée d'un bois la nuit, un passage au noir pour les spectateurs, une désorientatio
n visuelle pour les comédiens, une conduite à la voix par l'ami aveugle. Ici, avancer au son n'est en aucun cas une figure expérimentale. Il s'agit d'une gentille perte de repères. Une proposition pour regarder le film de côté.
Responsable mais pas coupable.
Comment peindre le bonheur ?. on retourne voir Matisse au musée.
Comment filmer le bonheur sans état de grâce ni brillance?... on prend le temps du cinéma. On évite la culpabilité. On fait l'amour.
Après l'amour... ? La voiture du couple file dans le décors (un dérapage grotesque sans conséquence). Ca cahute un peu. mais c'est drôlement bon. Les personnages sentent enfin le paysage. Font corps avec et font montagne et font campagne.
Faire corps n'est pas si simple. On pense aux Rêves de Kurosawa (l'ancien). L'un des épisodes de son ultime film montrait Van Gogh en promenade dans ses propres tableaux. Le peintre devenait réel en marchant parmi les couleurs et formes. Il choisissait ses illusions comme élément de réalité.
Photo : Rêves de Akira Kurosawa
On pourrait essayer.
Les frères Larrieux (désormais marque déposée de la comédie subtile) soignent l'image sans lécher. D'abord en respectant le temps nécessaire pour développer de nombreuses sensations (p
lans longs à faire pâlir un contemplatif) ou en osant la chanson désaxée sur une trame narrative tout en gestes (Les Marquises de Brel et la préparation du lit d'amour).
Ils restent fidèles aux plans simples pour composer une image à la fois limpide et pas banale (comme filmer une vraie nuit tombée dans un appartement, être visible dans le noir, un dîner en terrasse avec éclairage à la fois sophistiqué et naturaliste, un bar au matin bondé et à l'ambiance anesthésiée). Les personnages peuvent ainsi ralentir chaque scène avec jouissance. A la fois débordés par la situation et volontaires, conscients du plaisir de la situation, de la découverte et des conséquences probables. Une brise (ni souffle, ni tempête) parcours les quatre vies aux cours croisés.
Peindre ou faire l'amour ? n'est probablement pas une question mais un mouvement heureux, filmé comme tel. Un bonheur discrètement subversif. A la manière d'un Renoir en déjeuner sur l'herbe. Un propos sans anxiété. Un plouf dans la marre du populisme ambiant.
Photo : Le déjeuner sur l'herbe de Jean Renoir