La fin de la fin du monde
Ponyo
sur la falaise (2009) de Hayao Miyazaki


Olala, c'est totalement incroyable ! Quand on s'énerve, quand on réalise, quand on sait et redit et sait et redit à longueur de journée l'état des choses du monde pas terrible, pendant ce temps, Miyazaki compte ses années restantes et fait son cinéma, plonge dans ses vieilleries, renouvelle sa langue, aquarellise son univers découvert si tardivement en France, tisse de nouveaux liens avec les contes, creuse dans les tréfonds narratifs et balance, juste avant l'été 2009, un "n'ayez pas peur" étrange, un "n'ayez pas peur" dégagé des breloques religieuses, un "n'ayez pas peur" comme une embellie. Une musique perceptible dans ce cinéma depuis des lustres, ici incroyablement affirmée à travers une histoire de presque fin du monde, totalement submergeante.

Prenez Ponyo par n'importe quel bout, et les bouts sont innombrables, un roman s'ouvre devant vous tellement le film charrie une richesse passionnante, elle aussi submergeante. Enfin, voici quelques mots quand même avec la bouée canard autour de la taille…

D'abord vous savez quoi ? C'est ni Paul Virilio au scénario catastrophe, ni un documentariste militant aux commandes pour reprendre le poil de la bête écologique, encore moins Gerhard Richter pour peindre le monde en gris, tout simplement bouleversant par l'absence. Le pepone nippon livre un dixième film encore une fois majeur, baigné par la couleur, la douceur, la violence et une incroyable absence d'angoisses. Ponyo se tient en haut de la falaise, surtout pas pour sauter dans le vide la larme à l'œil mais dans un regard éternellement surpris par le monde. En saisir les substances et la beauté malgré les distances. Coller à ce truc en mouvement, absolument pas linéaire, multiple, complexe, surprenant, source d'embrouilles mais toujours là la la.

Embrasser tout ça signifie chevaucher des chats, des poissons, des châteaux… surtout rien de stable. Pour se mouvoir dans le mouvement, faut juste une barque avec une petite bougie pour faire tourner l'hélice sur une mer démontée, calme, haute en bas et basse en haut. Les représentations et pensées passent alors par la couleur. Précisément l'aquarelle comme fantastique aqueux.

Pour ouvrir le bal, pas de solide maison entourée d'une forêt magique mais la plongée directe dans les profondeurs des histoires merveilleuses. La petite sirène d'Andersen revient nous faire coucou dans une déferlante de poissons, eaux et couleurs invraisemblables. Un truc pour nous embarquer dans un univers où les points de repères sautent les uns après les autres. Génialement ambigu, sans manichéisme, l'embellie passe par la surprise, l'énergie, les regards, les catastrophes aussi. En tous cas, un monde sans accoudoirs sur lesquels s'appuyer. Des allers retours entre les profondeurs imposées dés l'ouverture du film puis la surface ferme, vite léchée par les vagues. Une humidité connectant la vie et la mort, la jeunesse et la vieillesse, le calme et le speed. Un empire dans une goutte d'eau. Des pigments pour un opéra.

Une grande vague

Sosuke habite avec sa maman dans une maison en haut d'une falaise, face à la mer. Le soir venu, il lance des signes lumineux à son marin de père toujours en mer. Un jour, Sosuke récupère une petite poissonne, mi méduse, mi humaine dans un saut en plastique. L'un et l'autre tombent amoureux et la petite chose des fonds marins souhaite quitter Fujimoto, un papa un peu sorcier, autrefois humain, vivant avec elle sous l'eau pour mener des expériences loin des terriens, incapables selon lui de respecter la grande bleue. Mais cette histoire d'amour contre nature entre un petit garçon et une baby sirène déchaine vite les flots pour une presque fin du monde…

Première surprise, le personnage Fujimoto ouvre le bal en se branchant directement à la source fantastique. Même si les scènes sous marines se comptent sur les doigts d'une main, ce starter aux bleus surmultipliés détourne toutes les lois terrestres. Pour une fois, Miyazaki n'introduit pas son cinéma avec une maison en lisière de forêt plus ou moins magique, mais plonge dans une fantaisie chromatique et inquiétante. Une fois sur terre en compagnie de Sosuke, le trouble se poursuit avec une mer toujours proche de la côte, prête à recouvrir la ville de ses vagues étranges.

Le fantastique ronge le monde pour le pire et le meilleur, tout dépend du point de vue, tout dépend des personnages. Pour être plus juste, la mer dialogue avec les terriens même si parfois sa langue étrangère semble un peu parano, voir vengeresse sous l'influence de Fujimoto. Entre guerre et paix, Ponyo et Sosuke naviguent à vue, rares êtres conscients de cette conversation en cours. Soit un truc les dépassant totalement, les incarnant parfaitement, perceptible.

D'une certaine manière, cette conversation compose la complexité des rapports entre l'homme et la nature. Ou si on veut être plus précis, entre l'homme et le paysage, soudain au cœur du sujet. Miyazaki a consacré une grande partie de son énergie à peindre les vagues comme de véritables héroïnes fantastiques. Un retour à l'aquarelle pour le vieux maître contemplant le monde sans surplomb. Une approche obsédante rappelant les 36 vues du Mont Fuji, classique des classiques de l'estampe japonaise signé Hokusai (19 ème siècle). S'agissait pour l'artiste de surprendre la montagne sous toutes ses coutures, sans trace humaine car cette place est réservée au seul spectateur ainsi assigné à son propre rôle. Comme chez Miyazaki, une conversation s'engage entre le paysage et nous, à la recherche d'un rapport forcément mouvant, peut-être apaisé, parfois mal barré. En tous cas, une relation vivante, variant à chaque instant, en fonction de l'histoire, de la lumière, de son propre positionnement.

On pourrait voir le taf d'une vie, décrit en quelques mots par Hokusai à propos de ses recherches autour du Mont Fuji : "Depuis l'âge de six ans, j'avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l'âge de cinquante, j'ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j'ai produit avant l'âge de soixante-dix ans. C'est à l'âge de soixante-treize ans que j'ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l'âge de quatre-vingts ans, j'aurai fait beaucoup de progrès, j'arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l'âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Ecrit, à l'âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokusai, aujourd'hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin."

Photo : La grande vague de Kanagawa Hokusai

Moi pas caca

Fujimoto intervient dés le début du film car il opère le lien énervé entre la terre et la mer, entre Sosuke et Ponyo. Les intentions du sorcier aux cheveux longs ne sont pas vraiment cool. Il incarne même une sorte d'Albator (Matsumoto) inversé. C'est à dire un zozo en guerre contre l'humanité mais désarmé et maladroit. Il fait le savant foufou, souhaite punir l'humanité de ses errements pollueurs et élève des Ponyos par centaines pour les maintenir en captivité. Il a ainsi à sa disposition une petite armée mutante et rose, prête à chevaucher les vagues.

Fujimoto travaille une haine des humains et donc de lui-même assez étonnante. Il développe un nihilisme mélancolique traversé par une angoisse existentielle ne permettant guère une écoute quotidienne des Grosses Têtes. Sous couvert de critiques écologiques imparables, on sent poindre une culpabilité merdeuse comme les mauvaises herbes poussent parfois sur la noble cause.

Cette haine de soi traverse quelques gros morceaux cinématographiques en ce moment. Par exemple le magnifique The Mist (Franck Darabont) avec ses humains pas vraiment à la hauteur et niqués par la peur du monstre. Plus récent, le fantastique Star Trek signé J.J. Abrams et pas J.J. Annaud, hein ! On retrouve notre Spock préféré, vous savez, cet être mi Vulcain - mi Homme fonctionnant toujours avec une calculette à la place du cerveau mais aussi un petit cœur tout mignon dans son pyjama. Eh bien le garçon aux longues oreilles est mal perçu pour son impureté, très vite stigmatisée comme un handicap humain, trop humain. Il doit choisir entre deux "natures" et sa stratégie balance. Le surmoi vulcanien (et son léger complexe de supériorité) ou sa bâtardise latino boy (et les sautes d'humeurs) comme nous tous ?

Cette valse vaut plusieurs scènes d'anthologie, toutes parcourues par un frisson Planète des Singes. L'activation du mode "haine de soi" n'est jamais loin et là réside précisément le pire danger pour Miyazaki ou Abrams. Les zozos pointent la merde et proposent des issues dont l'une d'elle commence par le désir de s'aimer un peu. Juste un peu mieux. Accepter sa chevelure Magnatis pour Fujimoto et les grandes oreilles pour Spoke. Faire de ses ambigüités une force. Refuser le manichéisme. Préférer la tangente. Un point de départ nécessaire pour kiffer les autres, peut-être même commencer à appeler de ses vœux les grandes aventures.

On sent poindre, dans le refus du repli, la matière cinématographique comme sursaut possible pour dépasser la merde. La grande aventure de l'autre, des mondes ou spatiale passe par la possibilité d'une fiction. Du pari. Go les zozos ! Quitte à revenir en arrière pour mieux reprendre le présent et travailler l'avenir. Inventer des origines (Star Trek) dilate l'ADN de la série et offre enfin une souplesse suffisante pour ouvrir les chakras de chaque personnage.

Bosser les origines oui, sans figer les données. Au contraire, s'agit d'étendre la complexité et les paradoxes passés à l'as dans la série. Un bond en arrière non pas pour sortir une vérité bidon mais au contraire, balancer des questions, des doutes, des extravagances, des hasards et autres réponses concernant la constitution des héros et situations. L'inverse d'un révisionnisme retournant des faits établis au profit d'une rentabilité idéologique. AU contraire, s'agit d'honorer la série en apportant ce qu'il nous manquait pour aimer vraiment les personnages. Et comme dit Richi, tous sans exception.

Miyazaki joue la même carte dans sa filmo, y compris en concentré avec une courte scène magistrale dans Ponyo. Un jeune couple navigue avec son bébé dans une barque après le déluge. Ils croisent Ponyo et Sosuké également en bateau. Le bébé fait la gueule et semble même carrément pénible. Il a faim aussi. Quelques secondes avec la petite sirène et le mini monstre râleur trouve l'apaisement. Quelques secondes de cinéma et les personnages non seulement sont vus, appréciés par les héros et les spectateurs, mais se mettent à exister, comme sauvés du désastre quoiqu'il arrive après. En vie car regardés.

Le réalisateur bosse cette scène non pas comme un Noé à barbe blanche sauvant tout ce qui bouge, mais en associant un regard esthétiquement sophistiqué avec une passion pour la vie sous toutes ses formes, y compris ésotériques. Comme si voir signifiait aimer et aimer inventer la vie au cinéma.

Au final, Spoke opte pour la force et la complexité des sentiments, Ponyo perd ses pouvoirs magiques et bascule du côté des humains pour rejoindre Sosuké, lui-même toujours prêt à envoyer des signaux lumineux vers l'océan.

Merci jeunes gens, on vous a vu !

Photos : Albator, créé par Leiji Matsumoto / Star Trek de J.J. Abrams

 

 

 

DS

Filmographie de Hayao Miyazaki (lien Imdb)