Premiers détours
Rendez-vous de juillet (1949) de J
acques Becker


Bienvenue dans un monde ou tout est encore possible. Nous sommes après-guerre, mais alors juste après, dans le Paris de la fin des années quarante. La libération fume encore et Saint-Germain est un quartier peuplé par des bohêmes rêveurs et pas encore le nom d'un club de foot.
Une bande de potes gigote dans les rues du quartier. Ils veulent devenir médecins, explorateurs ou, pour la plupart, artistes. Daniel Gélin rêve d'aller voir les pygmées pour les étudier. Il projette dembarquer ses potes futurs docteurs et réalisateurs en vue d'en tirer un documentaire. Leurs copines rêvent de brûler les planches des plus beaux théâtres de la capitale. Elles tapent dans l'oeil d'un dramaturge et de son ami metteur en scène.

Quêtes d'absolu contrariées

Au bout de quatre films de Jacques Becker découverts lors du festival Lumière 2011 (Edouard et Caroline, Falbalas, Antoine et antoinette, Rendez-vous de juillet - quatre chef d'oeuvres), on commence à connaître la géniale chanson du réalisateur méconnu : des personnages tout ce qu'il y a de commun, aspirant à une vie paisible, vont devoir faire avec les pesanteurs du quotidien, les renvoyant à leurs conditions politiques, et devront, pour les surmonter et entrevoir le bonheur, livrer un combat les rendant finalement héroïques.

Après Antoine et Antoinette et leur histoire de prolos courant après un billet de loto gagant et réveillant la solidarité ouvrière de leur immeuble, après Falbalas et son styliste blasé devenu dingue après avoir réappris à tomber amoureux d'une Micheline Presle virginale, et après le sublime Edouard et Caroline où un couple explose presque parceque mamdame n'arrive plus à mettre la main sur le gilet de costard de monsieur, voici les ados de Rendez-vous de juillet, obligés de perdre leur innocence collectivement lors d'un été en forme de stage accéléré de passage à l'âge adulte.

Les héros beckeriens sont ainsi tous appelés par un absolu : la beauté, la connaissance (Gélin curieux d'explorer les pygmées), l'amour (les couples donnant leurs noms aux films éponymes aspirent juste à s'aimer tranquillement), mais doivent accepter d'aller au bout de ce qu'ils convoitent, quitte à en devenir destructeurs.

Le personnage joué par Daniel Gélin, futur ethnologue courant les bureaux pour financer son voyage, est ainsi emblématique : plein de rêves et de bonne volonté, il devra, avant de partir étudier des cultures dites primitives, faire l'amère expérience de se confronter au comportement primaire des représentants officiels de la civilisation, c'est à dire le metteur en scène de theatre et le dramaturge qui se tapes sa copine et sa soeur.

Cela donne lieu a de splendides scènes, comme lorsque Gélin et son ami doivent tâtonner dans le noir, comme dans une caverne datant de l'aube de l'humanité pour aller chez Courcel, le dramaturge, où les petites amies des deux gars sont en train de se faire violenter par les deux adultes. Dans le scénario, il était juste question d'un interrupteur d'escalier introuvable dans le noir. A l'écran, Becker fait vivre à Gélin les conséquences d'une régression, comme si, avant de partir étudier une société, il devait laisser tomber ses certitudes sur son monde, toujours basé, comme à la nuit des temps, sur des rapports bestiaux de domination.

C'est souvent comme ça avec Becker : une histoire très contextualisée, anodine en apparence, mais qui, au fur et à mesure de son déroulement, déterrera des enjeux presque mythologiques.

Plus tard, Chabrol excellera en nous donnant à voir ces jeunes tomber et leurs idéaux avec, plus du tout portés par un contexte devenu cruel. Les godelureaux, par exemple, peut se voir, avec ses insupportables bohèmes solliloquant dans des grands apparts parisiens, comme la gueule de bois du Paris décrit ici. Chez Becker, les idéaux, s'ils sont plus difficiles à atteindre, sont encore intactes. Il faut dire que ses héros prenent, par leur combativité, une ampleur proportionnelle au découragement et à l'oisiveté des jeunes peuplant les films de Chacha.

La France se reconstruit, et le vent de ce renouveau booste les jeunes pleins de rêves. Rendez-vous de juillet avait tout pour être une comédie légère, portée par le jazz des boîtes en sous-sol de Saint-Germain. Mais les gosses devront se payer une petite traversée du miroir, donnant au film une ampleur magnifique. Ils veulent devenir explorateurs ou acteurs, et ils y arriveront. Le prix a payer est juste un peu plus important qu'ils l'imaginaient. 

Photo : Les godelureaux de Claude Chabrol

 

 

 

RN

Filmographie de Jacques Becker (lien Imdb)