Marathon man
Ricky (200
9) de François Ozon


François Ozon. Le cas Ozon. La problématique Ozon. Vous sentez comme ça tourne autour du zozo ? Paradoxe invraisemblable, l'image juvénile du cinéaste masque 20 ans de réalisations, une dizaine de longs métrages + un bon paquet de courts primés ici ou là. C'est pas rien ! Pourtant, le zozo génère toujours autant de représentations juvéniles. Une étrange foison de figures imposées, généralement associées à l'adolescence éternelle avec son cortège de mots comme "original", "qui fait débat", "atypique", "anticonformiste", "subversif", "bizarre", "déroutant", "postmoderne". N'en jetez plus !

Ces étiquettes rappellent la position de Claude Chabrol. C'est-à-dire bien caché derrière la planquette des vedettes célèbres. Une manière de jouer la tête de gondole pour masquer et attirer le chaland vers la forêt. A sa manière, chacun interprète une partition parfaitement délimitée : la bonne chaire pour Chacha, la jeunesse décapée pour Ozon. Pendant ce temps là, les spectateurs réclament (hélas, pas toujours) les retrouvailles à chaque film, se sentent comme à la maison, totalement sécurisés et donc disponibles pour de réelles surprises.

Comme dit Chacha, si le film est réussi, l'émotion et l'intelligence passent les filtres volontairement posés par le cinéaste. Toucher les spectateurs en suscitant le désir et l'attention. Hop !

Résultat, si on se penche sur la filmo de François Ozon, on perçoit une recherche d'expériences, un goût pour la complexité, l'exploration des genres, une attirance pour l'aventure, l'exigence d'une écriture sans cesse remise sur le tapis. 8 Femmes, Gouttes d'eau sur pierres brulantes, Angel ou Le Temps qui reste… l'éventail cinématographique parait vaste. Grosses et petites productions, comédies, brûlots, reconstitution historique, fantastique, drame, érotisme… le plus si jeunes homme semble s'imposer des auto-commandes. Comme une politique de studio appliquée à soi-même. Une manière de courir le marathon sur des territoires différents pour façonner une œuvre à l'old school (genre John Huston), sur la durée, tous terrains, comme notre Chacha bien aimé. Aux plus curieux d'entre nous la curiosité pour tirer les fils conducteurs, relever les paradoxes, percevoir la poésie d'une écriture développée sur la durée.

Photo : Claude Chabrol sur le tournage de Bellamy

Deux ailes au cul

Comment introduire du sacré dans le profane ? Comment filmer le fantastique avec une approche réaliste ? Comment bosser le cinéma du milieu ? Comment pétrir à pleine main la dépression dans une comédie ? Comment raconter le freak sans passer par la case lynchage populaire ? Autant de questions servies sur un pitch d'enfer : Katie, mère célibataire, rencontre Paco à l'usine. Ils niquent dans les toilettes, vivent ensemble dans la banlieue d'Amiens, elle accouche d'un petit Ricky avec deux ailes dans le dos. Le miracle vire au désastre et réciproquement. 

D'emblée, le film évacue les territoires cinématographiques encombrants. Aussi bien Elephant Man de David Lynch, trop expressionniste avec la sublime foire au muet. Idem pour Gus Van Sant et son fantastique réaliste, architecturé en plans séquences. Pas grand-chose non plus du beau Twilight (Catherine Hardwicke), trop romantique.

Maintenant, tendez la joue. Ricky prend la tangente pour claquer le réel dans la face. Ouverture sur fond noir, quelques fées clochettes sonores suggèrent le monde merveilleux des petits enfants, mais très vite surgit la séquence de la mort qui tue. C'est-à-dire un plan fixe, sans contre champ visuel, long, bouleversant, épuisant. Katie fait face caméra, embourbe les mots dans un entretien administratif singulièrement désespéré. D'une certaine manière, l'héroïne chope l'actrice Alexandra Lamy par le col et impose un face à face terrible avec le spectateur pour témoin. Merci d'arriver à l'heure, la rupture avec Un Gars, Une fille est radicale. Sans condescendance envers le sitcom, Ozon connait et aime le sujet, mais pour poser Ricky sur le terrain de la confrontation, du frontal, d'une guerre avec l'univers.

Contrairement aux propos du réalisateur dans la presse, cette confrontation au monde "réaliste" diffère sensiblement des frères Dardenne. Ben oui, les belges travaillent beaucoup caméra à l'épaule. S'agit, par exemple, de suivre Rosetta au pas de course, très près du corps, souvent sur le côté ou de dos. Ici, Katie fait face pendant son entretien, face à la télé (et encore nous) pour les résultats du loto, face à Ricky ou Paco dans les pires moments. Pas de caméra tremblée, mais un cadre frontal, rigide, fixe. Ozon se méfie également des gros plans. Le film préfère le plan moyen avec des personnages en mouvement même si à l'étroit (l'appartement) ou perdus (une pelouse, une rivière, un immeuble). Impossible de détacher les héros des décors.

Si les frères Dardenne tremblent avec leurs personnages, Ozon préfère fixer la jeune mère dans son appartement, dans son quartier, dans son plan, pour ensuite expérimenter un désordre à la fois tragique et positif. En somme, du classique avec une piqure de bordel pour voir comment ça fait. Sous le sable, par exemple, introduisait déjà un élément incroyablement perturbateur : la disparition d'un corps dans le film. Ricky, ici, apparait en électron libre et suggère le même désordre. Reste à admirer le précipité, respirer l'appel d'air, kiffer le bordel nécessaire à l'épanouissement.

Ajoutez deux ailes à un gamin et le cadre vol en éclat. Le kid file à gauche, à droite, en haut, en bas. Toute la stabilité se barre en couilles. On assiste médusé à une implosion chez les prolos, étouffés par le poids du monde et du plan fixe. Ce bordel miraculeux balance sans cesse entre bonheur et malheur. Pathologie et sauvetage. Espoir et déterminisme. Katie, petit à petit, apprend à doser cette explosive source d'oxygène. Trop peu et c'est l'étouffement. Trop fort et c'est boum ! Cette recherche d'oxygène passe également par Paco, père espagnol, pas vraiment à sa place dans le patelin. Il prend l'air quand l'histoire tourne au vinaigre. Son retour au bercail passe également par un élargissement du cadre, soumis à rude épreuve avec Ricky en électron libre.

Désordre social

Ce désordre trouve son sommet dans une séquence magnifique : Katie, sa fille et Ricky filent au super marché faire quelques courses. Le bébé s'échappe du Caddie et se balade par-dessus tête, par-dessus les rayons, entre sol et plafond. Clients et personnels, dont les agents de sécurité, s'émeuvent devant l'invraisemblable situation et cherchent à faire revenir le gamin sur terre, c'est-à-dire dans le cadre, à hauteur d'homme.

Pour le coup, Ozon s'amuse et prend le contre pied des personnages. L'injonction au sol ne fonctionne pas. S'agit probablement d'un contre sens. C'est carrément à la caméra de s'adapter. Au chez op de suivre le trublion. Aux spectateurs de décoller. A tous d'inventer un nouveau paradigme avec le zozo volant. Du coup, le cinéaste s'amuse et bouleverse. Tout y passe. Bien sûr l'incroyable rectitude (magnifique) de l'agencement du magasin, mais aussi une visite des genres cinématographiques : la comédie, le fantastique, le thriller et même un certain esprit court métrage, made in Clermont Ferrand, avec la chute finale et clin d'œil.

Un mixer géant, faussement innocent car générateur de bordel. Ricky incarne une utopie cinéma, dégagée de toutes les contraintes. Une poésie totale, synthétique, Bunuelienne pour la farce fantasmée, Pasolinienne pour la révélation d'un ordre social pénible. La synthèse, chez Ozon, dégage les bronches. Un miracle. Un vertige.

On se croirait dans une photo d'Andréas Gursky, la post production numérique et la taille en presque moins. A force de travail sur la couleur et les pixels, le photographe parvient à sacraliser des univers profanes comme les hyper marchés, bureaux de sociétés, façades d'immeubles, ponts autoroutiers.

Regardez 99 cents, une beauté inquiétante submerge par la taille de l'image, la focale et l'accumulation ordonnée d'objets colorés. L'infusion fait son étrange travail. Elle révèle un agencement secret, une architecture, un assemblage montée de toute pièce par des hommes, mais dont le résultat dépasse l'entendement. Un point de vue inhumain semble nécessaire pour saisir cette échelle hors norme. Un cadrage vu par Ricky.

Le zozo permet ce prodige : révéler une forme de sacré dans le banal. Pénétrer le quotidien d'extraordinaire. Faire surgir le mythologique dans l'ordinaire.

Photo : 99 cents de Andreas Gurtsky

Films du milieu  quasi fantastiques

La persistance d'un cinéma frenchy à travailler le fantastique est une vieille histoire. Sans remonter au muet (Feuillade), ni Franju (Les Yeux sans visages), Ozon farfouille sur les terres d'un super papa cinéma : André Téchiné. Mais attention, première période. Précisément quand les fantômes de Rendez-vous (1985) ou Barocco (1976) montraient encore leurs coutures à l'image. Quand le réel était perçu, directement, par les yeux des anges déchus. Quand nous sentions véritablement le terrain miné.

La chef op Jeanne Lapoirie trace le trait d'union entre le maestro (et quelques réussites hexagonales touchées, elles aussi, par la grâce fantastique comme Les Revenants de Robin Campillo ou Parc de Arnaud Des Pallières) et Ozon, parti Sous le sable ou dans les airs avec Ricky.

Aujourd'hui, André Téchiné filme des personnages habitués à être des fantômes dans un monde où les strates se fondent les unes les autres (Les Temps qui changent). L'affaire est entendue, si jamais un mouvement devait s'opérer au royaume des morts, ce serait par les survivants eux-mêmes, un coup de rame vers la vie (Les Témoins).

Francois Ozon se penche plutôt vers des héros écartelés dans une déchirure ou une trouée du monde. Pas de superpositions, mais des grands écarts fous, douloureux, comiques et salvateurs. Son cinéma agite le doute, la perplexité, un entre deux, une ambigüité extrêmement puissante. Pas encore l'heure de coller les morceaux pour l'ex jeune homme, quand André Téchiné, toujours aussi révolté dans sa sagesse, pense les plaies d'un monde à aimer passionnément.

Photo : Barocco de André Téchiné

 

 

 

DS

Filmographie de François Ozon (lien Imdb)