Schizopolis
Super
man 3 (1983) de Richard Lester


Sam Raimi qui réalise ses Spiderman, Guillermo del Toro qui nous fait chialer avec son diable rouge, Peter Jackson qui va tourner la trilogie de Tolkien comme il l'entend, c'est indéniable, les fanboys ont pris le contrôle. Cynisme des studios pour se faire plus de prépettes ou pas, les faiseurs se font de plus en plus rares (même Brett Ratner ose ne pas foirer X-men 3 !). Parcequ'il y a vingt ans, ils étaient bien emmerdés, les studios, pour adapter des grosses licences. Obligés d'appeler à la rescousse des touche-à-tout quelquefois géniaux mais pas très geek : Robert Wise qui fait Star Trek, Richard Fleischer qui commet un Conan... Peut-être qu'en 1989, les 200 patates du Batman iconoclaste d'un presque inconnu nommé Tim Burton (et même pas coiffé) ont fait réfléchir plus d'un mec en costard à la Warner ou autre Fox.
Toujours est-il qu'après avoir sorti l'artillerie lourde pour leur premier Superman (Richard Donner à la réalisation et Mario "Le parrain" Puzzo au scénario), les producteurs désirent un Superman 2 moins épique, moins sérieux et plus "BD". Donner a commencé à tourner le second opus dans la foulée ? Qu'à celà ne tienne, virons-le et appelons un gars plus cool pour alléger un peu le pathos du kryptonien. L'heureux élu sera Richard Lester.
Si sur "Superman 2", Lester n'a pas encore les coudées totalement franches, obligé d'utiliser des scènes tournées par Donner, "Superman 3" sera bien son film. Et après avoir vu le "Superman returns" de Bryan Singer, qui se revendique comme la suite du 2ème film (et donc comme un Superman 3 bis - j'espère que tout le monde suit), on mesure le fossé qui sépare les deux Richard, Donner et Lester, dans le traitement du super-héros en slip rouge.

Un beau bordel avec des fois Superman dedans

Un black fait la queue à l'ANPE pour se faire annoncer qu'on lui sucre ses allocations chômage. Il doit vite chercher du taff pour bouffer et choisit de suivre une formation en informatique. S'en suit une scène de pur burlesque muet dans les rues de Métropolis où comment un quartier part en couille par enchaînement de gags visuels (une roller qui fait tomber des cabines téléphoniques comme des dominos, des pingouins automates qui se barrent de tous les côtés, un aveugle paumé, un employé du marquage des routes qui trace des lignes pas droites...) pendant que le générique défile avec hérésie. Les noms ne se succèdent plus sur un beau fond spatial, comme les deux premiers films. Même la traditionnelle musique de Williams a été virée. Christopher Reeve passe par là et éteint un petit pingouin en feu. Décidément, c'est moins glamour qu'à l'époque où ça commençait par Marlon Brando et la destruction de Krypton. C'est conforme à la vision de Lester : le film ne va pas causer de Superman, il va s'intéresser à l'Amérique de Reagan. Il va nous raconter un pays qui se dérègle, qui ne tourne plus rond (le générique), qui génère des pauvres. Un pays qui part en sucette avec un soi-disant sauveur qui n'a plus vraiment sa place.
Lester se fout de Superman. Le vrai héros du film, c'est Gus Gorman (Richard Pryor), le black du début. Une victime de Reagan et des winners. Superman ? Le super-héros n'est plus qu'une idée. Une image surranée d'une amérique qui a pu être conforme à ses idéaux. Dans un passé devenu lointain.
Gus Gorman est un petit malin, il détourne du pognon (quelques centimes du salaire de chaque employé) de la boîte d'informatique où il bosse pour se faire une paie astronomique. Ou comment devenir riche en faisant la manche avec un PC. Son grand patron (Robert Vaughn, moins drôle mais plus winner que le traditionnel Lex Luthor) le repère et décide de ne pas le virer mais d'en faire son collaborateur personnel afin de faire la pluie et le beau temps (influencer la météo en controllant un satellite, un peu n'importe quoi) et de liquider Superman.

Cet Auguste (comme le clown) Gorman joué par un Richard Pryor semble sorti du Satuday night live ou du "Flic de Berverly Hils". Entre comédie réglée comme du papier à musique (Lester a réalisé deux films pour les Beatles et ça se voit) et satire d'une Amérique à la Madelin, Superman joue un peu les utilités. Pas très funky, le kryptonien. Le vrai combat du film se résume ainsi à Richard Pryor versus Robert Vaughn : lequel va arnaquer l'autre, va se servir le plus habilement de l'autre ?
A ce petit jeu là, Gorman n'obtiendra rien d'autre qu'un retour à la case départ qui en dit long sur ce que Lester pense du rêve américain. Et il se trouve que le rêve américain, celui avec un gros "S" sur la poitrine, a justement quelques problèmes.


Le flic de Berverly Hills de Martin Brest

Un chemin de croix pour éviter l'hospice

Si le film s'intéresse moins à Superman qu'à l'ascension sociale (Azouz Begag est demandé à l'accueil nord) aussi rapide qu'illusoire de Gus Gorman, c'est parceque dans cette Amérique en crise, le héros ne sert à rien. Les maux semblent trop difficiles pour le kryptonien. Empêcher un train de dérailler, éteindre un incendie chimique en glaçant un lac, ça ne suffit plus, c'est bon pour les gosses. C'était avant que les avions aient la fâcheuse manie de tomber du ciel. La plaie du Métropolis de "Superman 3", c'est cette machine à générer des exclus. Ce déreglement de la société. Le film ne cesse de nous montrer des machines qui s'emballent, du générique avec ses pingouins loudingues à la scène finale et son ordinateur devenu autonome et ne cessant de vouloir du pouvoir. Même Superman se dérègle. Vaughn et Pryor voulaient faire de la kryptonite, il se plantent et, au lieu de buter Supermec, voilà qu'ils le rendent méchant.


L'hospice de Gilles Barbier

Superman sombre, le film décolle. Jusque là, Superman, en tant qu'idéal héroïque d'une Amérique fière d'elle semblait perdu, décalé, anachronique. On l'imaginait déjà en pensionnaire de l'hospice pour vieux super-héros de Gilles Barbier. Il semblait ne plus rien y avoir à sauver dans le monde. Le film semblait raté, parodique, un nanar fait par un mercenaire d'Hollywood si la déprime du héros et (donc) du pays n'était pas justement le sujet du film. Devenu méchant, il intéresse manifestement plus Lester qui prend un malin plaisir à souiller l'image du propret Superman. Il redresse la tour de Pise, éteint la flamme olympique, provoque une marée noire pour pouvoir se taper une bimbo (ça doit faire mal). Et pour finir se saôule la gueule dans un bistrot en s'amusant à refaire la déco à coup de cacahuètes (!).

Toute bonne chose a cependant une fin et c'est un insupportable gamin qui sonnera la fin de la récré. Il balancera le mot magique, résumant le film et le désespoir de Lester dans les années Reagan à la fois : "Superman, tu peux t'en sortir, je sais que tu m'entends, tu n'es pas méchant : c'est juste une déprime passagère". La crise, les homeless, la jungle du chacun pour sa gueule : Lester garde l'espoir que ce ne soit qu'une déprime passagère. Dont on sortira un jour. Une mauvaise passe qui mène le héros déchu au point d'orgue des quatre premiers Superman. Sommet d'un film aujourd'hui complètement oublié car mis dans le même sac que son nanaresque (et sympathique) successeur : le combat entre Superman et Clark Kent. Le méchant Superman (pas rasé et fringué plus sombre) se dédouble et se bat contre un clone de lui-même qui prend l'apparence de Kent (sinon on ne comprendrait rien de ce qui se passe à l'écran, les gars). Génial combat qu'on ne comprend finalement pas bien (c'est qui le plus fort si c'est les mêmes ?) mais qui reste une pièce jouissive. C'est que les gars se balancent comme des jambons et fond des bonds de 20 mètres en cassant tout autour. Un aperçu de ce que les films de super-héros nous ont apporté avec l'avènement des effets spéciaux numériques (Hellboy le cauchemar des décorateurs, X-men 3 et sa demi-heure finale de combat non-stop, yeah!). Ou Quand Bettelheim rencontre Terminator dans ce film schizophrène et de schizophrènes.
"Superman 3", film typique des eighties, mi-comédie à la Eddie Murphy, mi-film de super-héros, dans un Métropolis aux allures de Gotham city (duallité et violence sociale), mérite en tout cas définitivement mieux que l'oubli dans lequel il est tombé.

 

 

 

RN

Filmographie de Richard Lester (lien Imdb)