Revoir Krypton et mou
rir
Superman returns (2006) de Br
yan Singer


"Tu sais sans doute que la bande dessinée est une de mes passions. Surtout les histoires de super-héros. Je trouve que toute cette mythologie qu'il y a autour des super-héros est fascinante. Prenons par exemple mon super-héros préféré : Superman. Pas trop terrible comme BD, pas génial au niveau du dessin, mais la mythologie, la mythologie, elle, est tout à fait géniale, elle est brillante.
Un truc de base de la mythologie du super-héros, c'est qu'il y a le super-héros et il y a son alter-ego : Batman est en réalité Bruce Wayne, Spiderman est en réalité Peter Parker. Quand il se lève le matin, il est Peter Parker. Il faut qu'il mette un costume pour devenir Spiderman. Et c'est sur ce point très caractéristique que Superman se différencie des autres. Superman n'a pas eu à devenir Superman. Quand il est venu au monde, il était Superman. Quand Superman se lève le matin, il est Superman. Son alter-ego, c'est Clark Kent. Son costume, avec le grand "S" rouge, c'est la couverture dans laquelle il était enveloppé, bébé, quand les Kent l'ont trouvé. C'est ça, sa tenue d'origine. Lorsque Kent met des lunettes et le costard, ça c'est un déguisement. Ca, c'est le costume que Superman met pour donner le change. Clark Kent est l'image que Superman a de nous. Et qu'est-ce qui caractérise Clark Kent ? Il est faible. Il doute de lui-même. C'est un lâche. Il est la critique que Superman fait de toute l'humanité."

Retranscription du monologue de Bill (David Carradine) à Beatrix (Uma Thurman) dans Kill Bill volume 2 de Tarantino.

In bed with Superman

Alors Superman revient. Avec son "S" et son slip rouge. Parcequ'il était parti. Le petit gars avait décidé de revoir Krypton mais il n'a trouvé qu'un cimetière. Le voilà qui rapplique comme à l'époque : un vaisseau-landau en forme de virus HIV qui se viande dans les champs de Smallville. Et un Bryan Singer à la réalisation qui décide de réaliser non pas Superman 5 mais la suite directe de Superman 2 (tant pis pour nous, névrotiques qui adoront les épisodes 3 et 4). Et le Singer de réaliser aussi le premier film SUR Superman. Parcequ'il faut bien dire que les précédents faisaient la part belle à Clark Kent, amoureux éconduit de Loïs Lane, Superman se chargeant d'emballer les gonzesses et de faire arriver les trains à l'heure.

Peu de Clark, donc dans ce Superman returns, les rares scènes importantes impliquant Clark nous sont montrées du point de vue de Supermec : comment Clark entend à travers les portes, comment Clark mate Loïs à travers l'ascenseur (superbe scène)... Tout n'est que focalisation interne depuis Superman qui, suivant la théorie tarantinienne, joue à l'humain.
Un parti-pris qui nous rappelle à quel point Superman est un étranger, un immigré. Ni plus ni moins que le personnage joué par Tom Hanks dans Le terminal : un étranger obligé de rester à quai parceque son pays n'existe plus. Et qui semble surpris des réactions des humains. Il faut voir sa réaction après avoir sauvé un avion : il kiffe les applaudissements du public comme s'il n'était pas sûr de se retrouver en terrain conquis.

C'est qu'en son absence, le monde a fait sans lui. Loïs Lane aussi. La petite a reçu le prix Pulitzer pour un article nommé "Pourquoi le monde n'a pas besoin de Superman". Et elle a dû lui trouver un remplaçant dans sa vie. Un mec qui vole aussi, mais sans le slip et la cape. Avec un hydravion. Il s'appelle Richard (cool ! pour une fois qu'un Richard n'est pas un connard dans un film américain) et c'est le neveu du patron du Daily Planet. Le gentil gars joue son rôle de substitut de Superman comme il peut et semble se démmerder plutôt pas mal. Lane a même eu un gosse avec lui.
T'avais qu'à être là, Kal-el.
Le premier morceau de bravoure (et la plus grosse scène d'action du film) qui suit son retour verra le kryptonien sauver Lane d'un accident d'avion survenu lors des premiers essais d'une navette spatiale pour les civils. Les humains ont tellement tracé une croix sur Superman qu'ils se donnent les moyens de voler dans les étoiles sans l'aide de personne.

Le terminal de Steven Spielberg

Impardonnable absence

Cinq ans. C'est le temps que Superman nous avait laissé pour chercher Krypton. Et si je calcule bien, il y a cinq ans, on était en juillet 2001. Soit quelques mois avant le 11 septembre 2001. En gros, au moment où les hommes avaient le plus besoin de lui, le kryptonien retournait au bled. Comment voulez-vous rester sauveur de l'humanité en chef quand on a raté ça ? Et je ne parle pas du Tsunami (ou du 21 avril). Voilà pourquoi à son retour, Superman constate que le monde va (mal) sans lui et que plus que jamais, il ne fait pas partie de l'humanité.

Singer va donc lui faire vivre le 11 septembre. Dans le désordre, mais tout y est.
Superman n'a pas vu les avions se crasher sur le World Trade Center mais il va devenir acteur des principales images de la catastrophe. Il y a d'abord le sauvetage de l'avion (clou du film placé à son début dont le caractère incontournable apparaît finalement comme une évidence) : c'est un peu tard mais bon, le voilà qui empêche une catastrophe aérienne. Et le super-héros de dire aux survivants hébétés "j'espère que vous n'oubliez pas que les voyages en avion sont les plus sûrs". Pour dire ça, c'est certain, celui-là n'était pas là le 11 septembre. Plus tard, alors que Luthor fout le bordel dans les couches tectoniques en créant un nouveau continent, il y a les immeubles de Métropolis qui menacent de s'effondrer. Ce coup ci, Superman est là pour les remettre d'applomb et protéger les civils des éclats de vitres. Il sauve même un gars qui tombe d'un immeuble. La scène renvoie aux terribles images réelles de ces "virgules", des hommes qui voulaient échapper à l'écroulement des deux tours en sautant par la fenêtre. Mais Singer va aller plus loin et faire, un peu plus tard, de Superman lui-même une virgule. Un corps qui tombe de haut pour s'écraser. L'occasion de revisiter d'autres images du 11 septembre : le brouillard de poussière. Il est ici occasionné par la violence de la chute du kryptonien. Ce n'est pas du révisionnisme (Singer aurait pu refaire le coup des tours avec une fin heureuse), c'est juste que depuis ces terribles évènements, on ne peut pas être humain sans avoir vu la catastrophe. Et on ne peut pas être américain sans l'avoir vécue.

Cette drôle de piqure de rappel est nécessaire pour que Superman puisse enfin communier à nouveau avec les hommes. Eux qui s'étaient habitués à célébrer les pompiers, faute de héros volants. Il est d'ailleurs important de constater que depuis le 11 septembre, l'héroïsme des pompiers est venu concurrencer celui des super-héros : rappelez-vous que dans les deux Spiderman, Peter Parker trouve puis retrouve sa vocation dans des immeubles en flammes.
La guerre des images continue quand Jimmy Olsen, le collègue concon de Kent, photographie Superman : il est désespérément flou. Pris en photo entre deux immeubles (!), Superman ne tient pas la distance par rapport aux images si nettes, si nombreuses et si diffusées des méfaits de Ben Laden et sa clique.
Le retour en grâce de Superman s'accompagnera donc d'une nouvelle iconisation. Des photos prises par un gamin reconquis. Des images pour répondre à des images.

Un Fenwick triste

L'absence de Superman, pour impardonnable qu'elle aie été, est justifiée par la recherche carrément métaphysique de ses origines. On vous l'a dit, ce film est le premier qui adopte le point de vue de Superman (finalement les films de Donner et Lester sont vécus du point de vue des terriens). Et la grande idée de Singer est de faire de Superman non plus un gentil boy-scout mais un sauveur triste. Le pendant du David Dunn du sublime (et on se retient) Incassable.

Dans le chef d'oeuvre de Shyamalan, Bruce Wilis devient super-héros non par choix mais parcequ'il ne peut rien faire d'autre. Il n'a plus le goût de rien parcequ'il n'a pas trouvé sa place. Un super-héros qui s'ignore, triste, qui retrouve le sourire (et encore) quand il sait à peu près à quoi il sert. Brandon Routh (impeccable en nouveau Supermec aux allures synthétiques), c'est kif kif. Il ne peut pas ne pas sauver. C'est comme ça. Superman ne peut pas mentir et ne supporte pas l'injustice. Il est un sauveur presque à son corps défendant. Une scène du film rappelle d'ailleurs directement Incassable, c'est quand Superman regarde la terre, de l'espace et écoute (au fait le film est par moment magnifique de froideur, normal puisque vu par les yeux du kryptonien). Il écoute tout avant de fondre sur les problèmes. Comme quand Dunn / Willis va à la gare et cherche des méchants à qui botter le cul.

Superman serait un David Dunn avec des pouvoirs (surtout utilisés ici pour soulever : avions, voitures, bateaux, continent, un vrai Fenwick en slip rouge), mais encore plus triste car apatride et amoureux éconduit (finalement, et c'est une surprise, Loïs Lane ne lui tombe pas dans les bras). Alors niveau action, Singer s'arrange pour en finir assez tôt avec les scènes qui dépotent. Comme s'il cherchait à livrer le minimum syndical vite fait pour en arriver au vrai sujet du film, la quête d'identité d'un étranger sans autres repères sur ses origines que ce qu'un hologramme de son père lui en a dit. Un homme sans passé qui prend plaisir à se rappeler de la découverte de ses pouvoirs à Smallville. La scène est belle, la scène est triste puisque ces souvenirs de gamins qui saute de cuve en toîts demeure toute son histoire.

Il n'a jamis vu Krypton et est condamné à rester en diaspora. La boucle se bouclera grâce à Lex Luthor. Le vilain chauve (Kevin Spacey, jetez un oeil dans le Larousse à "cabotinage") décide de créer un nouveau continent et utilise pour cela les cristaux de Marlon Brando. Il recrée un nouveau Krypton mais y ajoute la kryptonite pour pouvoir buter Superman. Pour Superman, renouer avec ses origines serait donc mortel. Pour arrêter la catastrophe géologique (créer un nouveau continent, c'est en rayer d'autres de la carte), Supermec va devoir soulever le morceau de terre en retournant dans le ventre de la planète (Superman reborns ?). Et le super-héros de balancer le continent kryptonien dans l'espace en souffrant le martyr (tout n'est progressivement que kryptonite). A l'agonie, Superman voit cette Krypton flotter dans l'espace. Lui qui l'avait cherché si longtemps. Ce n'est pas la vraie planète Krypton mais ça y ressemble. Mieux que rien.
Ironie du sort, c'est son pire ennemi qui lui offre cette vision. Luthor devient un second père pour Superman, dans un film où il est beaucoup question de rapports père-fils.
Krypton s'éloigne. Superman peut mourir.
Et Bryan Singer vient de réparer une injustice vieille de plusieurs décennies : Superman n'est plus le super-héros trop lisse, trop gentil, parfait, sans problèmes, qu'il a été. Il est le plus triste des héros.

Photo : Incassable de M. Night Shyamalan

 

 

 

 

RN

Filmographie de Bryan Singer (lien Imdb)