Le fil de Dario
Suspiria (1977) de Dario Argento


Suzy Banner, une jeunes américaine, arrive en Allemagne pour intégrer une prestigieuse académie de danse. Sur place, le comportement étrange des adultes et les cadavres de jolies donzelles qui s'amoncellent ne tardent pas à lui foutre la puce à l'oreille : et si Suzy était tombée dans un nid de sorcières ?

Un conte de fées avec de drôles de fées quand même

Magnifique début de film que celui de Suspiria : on y voit une étrangère innocente allant vers l'inconnu dans une ambiance annonçant la déréalisation de l'école au profit d'un monde de conte de fées.
Le parfait kit du maniériste qui veut faire son Blanche-neige.

Une grande école de danse en guise de château, suffisamment éloignée de tout pour être à la périphérie du monde connu, de jolies petites jouvancelles, des sorcières : pour son premier film fantastique, Argento veut manifestement se faire Perrault.
Son héroïne est donc innocente et courageuse mais surtout seule et appeurée : une américaine forcée de vivre en Allemagne qui ne parle pas un mot de teuton. Et si on ajoute le fait que le film soit tourné en italien, on pourra avoir une idée des intentions d'Argento : faire de son personnage le paroxysme de l'étrangère. Une méga Cendrillon, pas encore persécutée mais déjà paumée.
Blanche neige, avec plan sur le coeur, compte des pas, philtres et épreuves initiatiques.

Evidemment, Mad Dario en profite pour passer l'imagerie des contes à la centrifugeuse tendance fluo. Il pousse le constraste à fond, que ce soit à l'écran ou dans la caractérisation des personnages. Ainsi, si comme souvent chez Grimm ou Perrault la société est matriarcale, ici ça monte d'un cran puisque les rares hommes sont difformes ou aveugles, quand on ne conteste pas leur virilité (le juvénile Miguel Bosé, dont l'ambiguïté sexuelle est moquée).
Dur dur de porter des cojones au pays de Suspiria. Mais être une nana n'est pas facile non plus. Il faut en vouloir, encore plus que si on était avec Kamel Ouali

Parceque dans ce royaume, la recherche de l'excellence mène à un totalitarisme aussi insupportable (les brimades envers l'aveugle, les humiliations affligées au quasimodo local) que structuré : en plus d'une patronne vieille bourge tendance Bette Davis sur le retour et sorcière sur les bords, on a la Goebbels de service, petit kapo sortie tout droit du Salo de Pasolini et accessoirement sosie de Françoise de Panafieu, dont l'autorité malade n'est jamais contestée, bien au contraire. Un peu comme la Raffie starac'ienne mais en plus gentil.

C'est que l'académie semble dans un autre monde. Mieux, l'académie est un monde à elle seule. La chose est renforcée par la seule scène qui se déroule à l'extérieur : une pause clope dans un colloque de psy où Suzy va chercher des infos sur sa copine mystérieusement disparue. Magie de la scène : dans ce qui constitue un extérieur et un réel, tout semble raisonnable. La photo reprend des teintes normales (exit les éclairages disco) et les personnages, Udo Kier en tête (c'est un comble), paraissent des plus équilibrés. Ils font même des phrases compréhensibles, dis donc.


Salo ou les 120 jours de Sodome
de Pier Paolo Pasolini

Trop de fric et pas assez de cul

Cette scène du colloque, respiration mentale à la plongée dans l'esprit torturé de l'école qu'est le film, est importante sur un autre point : elle rationnalise le fantastique made in Argento en causant psychanalyse. Dans l'école, on expérimente. Avec les scientifiques, on théorise l'expérience.
Et Argento nous dit, par la bouche d'Udo Kier, que la sorcellerie serait une maladie mentale faite de rites pour assouvir un penchant pour le matériel. Bizarre, comme définition. Il ne parle même pas du balai et du grimoire.

Aussi bizarre que le comportement des élèves qui, au lieu de penser à draguer ou à s'amuser, font leurs comptes : je t'héberge mais tu me devras vingt dollars. Je te prête mes chaussures de danse mais si tu veux me les acheter, c'est dix marks. Bingo, le fric a déjà pourri les petites, comme si l'un des sorts qui leur était jeté était de ne penser plus qu'à ça. Un penchant incontrolable pour le matériel qu'il disait. Cette culture de la wine semble être le vrai sortilège que Dario souligne. Et il s'emploie à le briser.

Au milieu de la perfection technique de l'ensemble (les décors, la zique des Goblins, les plans pas possibles), quelques effets jouent donc les militants de gauche. Une chauve souris toute pourrie avec ses fils de pêche bien visibles, dont on ne sait pas bien si, objet de la sorcière, elle vient parasiter le projet d'Argento ou si elle est une tentative du réalisateur de reprendre la main sur une entreprise si belle, si lucrative, si métronomique dans son déroulement, qu'on y perdrait notre âme.
En tout cas la chauve souris pourrie (appelons la comme ça) pose question, au même titre que le sang rouge orange, complètement déréalisé, pas de l'hémoglobine (trop réaliste) mais plutôt le sang d'un cauchemard dont on se souviendrait au réveil.

Ces ruptures sont autant de surprises au sein d'un film qui pourrait se la jouer ghotico-rital pépère. Le truc, c'est qu'Argento ne filme pas un conte de fées : il invente le conte de fées cinématographique. Si d'autres (Fleming et son magicien d'Oz par exemple) adaptaient le conte pour le média cinéma, Argento invente une façon de filmer le conte en tordant le genre jusqu'à ce qu'il contamine sa mise en scène. Dissipper une ambiance onirique qui va du sublime au grotesque et qui tourne à la psychanalyse de groupe.

Le sujet, le propos importe moins que la façon de le montrer (qui est le tueur ? qui est la sorcière ? Argento s'en fout un peu). Et quand c'est un chef d'oeuvre, comme ici, les deux choses sont au diapason. C'est ce qui donne au film son étrange rattachement à la lisière de la réalité : pas tout à fait rêvé (les cadavres, témoins de l'expérience du réel, sont bien vrais) mais à force de souffler le chaud (les décors, la photo du film) et le froid (les éclairages disco, la chauve souris), on ne sait pas bien où on se trouve.

Sublime / grotesque, rêve / réalité : tout le film se balade sur un fil qu'on retrouvera d'ailleurs souvent dans le mode opératoire des meutres. Le premier d'abord, véritable note d'intention, puisqu'il commence par une fuite de la victime topologiquement douteuse, qu'il se termine par une pendaison  (le fil, donc) et qu'Argento ose nous montrer le coeur de la pauvre fille qui donne ses derniers soubressauts, rappelant au passage le coeur de biche que le chasseur de Blanche-neige donne à la méchante sorcière. Il y a comme ça chez le réalisateur / meurtrier une fascination pour le fil, comme ce jeu du chat et de la souris qui se termine dans une pièce pleine de fils de fer. Ne parlons pas des fils de la chauve souris, on risquerait de nous taxer de capillotracteurs (pourtant des fils de pêche archi visibles pour faire une effet dans un film par ailleurs si chiadé, ça colle !). Dernier fil mais pas des moindres, on rappelera que c'est le contour lumineux de la sorcière que Suzy poignardera plus tard.

Le son, faute de mieux

Au sein de cette starac aussi rougeoyante que winneuse, il semble que l'espace subisse aussi quelques distorsions. On jette les affaires de l'aveugle à un endroit et un plan  les révèle à un autre; on voit la fille du début fuir de l'école et on la retrouve dans sa chambre. Elle court vers la droite, on la retrouve à gauche. Argento se joue des bases mêmes du montage. Dans le monde de cette académie, l'espace est une dimension profondément corrompue. D'ailleurs, bienheureux est celui qui sera foutu de dessiner un plan de l'école. Il y a bien un escalier mais on se paume pas mal entre les chambres colorées et les étages tout bizarres.
Non, en fait, pour essayer de capter quelque chose, il vaut mieux s'en remettre aux sons. Parceque comme chez son compère De Palma (et frère ennemi dit-on), après avoir érigé la vue comme le sens suprême, ici on ne cesse de mentir à l'oeil. L'oeil n'est définitivement plus fiable. C'est ce qui explique la mort de l'aveugle, seul représentant de la gent masculine à clamser, trop dangereux puisque visuellement non corruptible.
Et comme chez De Palma, tout le film reposera en fait sur l'analyse d'une scène, quelques plans que Suzy mettra tout le film à interpréter, celle où la première victime a quitté l'école, la croisant à l'entrée. Qu'est-ce qu'elle a dit ? A qui elle causait ? Où allait-elle ? De quoi elle causait exactement ? Pour Suzy, comprendre cette scène, c'est tout comprendre.
La question, c'est de savoir, au sein d'un monde où la vue est un sens déprécié, comment comprendre. Pour survivre.

Pas facile de retrouver son chemin quand on ne voit rien. A moins que, contrairement au petit poucet, on ne suive pas les cailloux mais les bruits de pas. L'oeil est dépassé alors on mise tout sur l'oreille. La scène d'ouverture, déjà, donnait de l'importance au son : une porte coullissante dans un aéroport et son bruit monstrueux qui fait flipper la petite nénette. La porte s'ouvre et se referme en faisant un drôle de boucan.


Twin Peaks, série de David Lynch et Mark Frost

Argento s'attarde sur la porte. Quel est le rapport du bruit de l'ouverture avec l'ouverture ? Et si c'était le bruit de la porte qui la faisait s'ouvrir ? Et si au lieu de sortir de l'émetteur, d'être une conséquence, le bruit en était la cause ?
On pense à Twin Peaks, la série de Lynch (l'autre dingue qui filme ses cauchemards), dans laquelle le nain de la loge, quand il parlait, voyait les mots venir à sa bouche. C'est pour ça qu'il parlait à l'envers. Comme si le son était extérieur aux corps et qu'il venait du dehors jusqu'au dedans.

Dans Suspiria, c'est même carrément le son qui contrôle les corps. Ca tombe bien, ça se passe dans une école de danse, l'art qui impose de poser son corps sur des sons, se laisser porter par une musique absolument maîtresse. Et on remarquera en passant que pour voir les messes noires, Suzy devra passer derrière un inattendu rideau de velours bleu, un Blue Velvet, le même que chez David le fou. Encore un qui adore foutre le bordel dans les sens.

On ne sait donc plus bien qui est émetteur et qui est récepteur. On se demande si on ouvre une porte ou si on est avalé tout cru par ces drôles de bouches. Ce qui donne lieu à des scènes magnifiques où les pensionnaires disparaissent littéralement dans la lumière vive (rouge, verte, selon l'alcoolémie de Dario et de son chef op) dès qu'elles franchssent une porte. Tout ça sur la musique d'Argento himself (la B.O. est composée et jouée par les Goblins, groupe au sein duquel il officiait). Normal : le metteur en scène ne pouvait pas laisser la maîtrise du son à quelqu'un d'autre.

 

 

 

RN

Filmographie de Dario Argento (lien Imdb)