Loi cadre
Syndromes and a century (200
7) de Apitchapong Weerasethakul


Un film en deux similis parties. Recoudre encore et encore la même histoire, mais sous un autre éclairage. Creuser la narration. Manier les tonalités. A ce petit jeu de la boucle, le rythme des séquences est essentiel. Pas pour faire style, mais demander un truc rare au spectateur : l'écoute attentive. Tendre l'oreille. Découvrir deux partitions limpides en solo, nettement plus étrange en duo. Interpréter les échos, sans s'énerver, sans le pourri jeu des 7 erreurs. Surtout chez Apichatpong, spécialiste du mystère lumineux, balancé dans un tout à l'image faussement mellow. Car le mystère est là, sous les yeux. Eyes wide shut tout grand et laissez faire la manouvre contradictoire : demander à la fois la participation du spectateur mais aussi l'abandon. autre manière d'être attentif. Comme les personnages du Syndrome. Jouer lâche, sans serrer, dans un cadre formel ultra boulonné. Une interprétation flottante dans une écriture hyper tenue. Suivre l'histoire marquée par le presque rien et toucher l'univers situé au coin du cadre, un bout du monde et même plus. Suivre les micro événements comme un entretien d'embauche, une histoire d'amour impossible, une autre naissante mais en flash back, des corps en réparation, des couloirs d'hôpitaux, un concert. Avancer par vagues, comme David Lynch ou Wong Kar Wai caressent dans le sens du poil, les manières en moins.

I've got you under my skin

Les rouleaux échouent sur l'écran, le spectateur somnole face à l'image. Apitchpong aime les partitions ondulées, à la recherche de courbes rythmiques pour nous tenir au bord du décroché. Un savant tempo lent dehors et fou dedans. Comme les chansons murmurées, pourtant dévorées par un texte terrifiant. I've got you under my skin par exemple, mille fois chanté par Sinatra ( 100 000 km au compteur), versé dans une pathologie de la toute maîtrise, loin des love affair. Rencontre hallucinante entre la déclaration d'amour et l'internement psy. Frankie les yeux bleus fait son show avec guns dans le smoking et texte à prendre au pied de la lettre. Entre addiction amoureuse et ordonnance médicale du Dr Cronenberg. L'horreur sous la peau se niche dans le bonheur tranquille.

Syndrome and a century rassemble les signes cliniques d'un soucis non cerné. D'abord à la campagne, dans un hosto encore humain avec prises de vues extérieures. Ensuite dans les sous-sols d'un hôpital urbain, avec prothèses de jambes entassées et aspirateur à air. Dans les eux situations, le plan moyen l'emporte et offre l'illusion d'une topographie claire des lieux. Pourtant, la taille de l'image laisse la place à un invisible complexe (la végétation mouvante sous le vent ou le Shining jamais loin dans les couloirs). Les personnages se démerdent dans cet espace large et les flux tendus entre la peau et le monde.

Hors la loi

Le hors champ foisonne. La loi n'est pas du côté narratif (style 24 heures chrono sous haute pression scénario), mais côté cadre. C'est à dire, le paysage comme puissance cinématographique.

Générique d'ouverture basé sur un chemin de terre en tension horizontale. Cette ligne terreuse structure non seulement l'image (une prairie), mais le graphisme du texte et de la séquence dans sa globalité. Le spectateur, médusé, voit les personnages quitter l'image pour questionner off la scène et reste planté, là, devant le paysage au travail. Le hors champ devient le narrateur soluble dans le scénario. Comme Le déjeuner sur l'herbe chez Renoir ou les errances topographiques de Van Sant.

Syndrome and a century oscille entre lignes de forces purement cinématographiques (le cadre) et liberté des personnages, légèrement hors la loi. Un médecin picole pour passer à la télé, une autre regarde la caméra. Les limites du terrain de jeu sont larges, mais chacun transgresse à sa manière son statut, job, rôle. jusqu'à subir une possible disparition ou métamorphose dans la seconde partie du film, pourtant presque identique.

Les corps se transforment et c'est bien ainsi. Terres mouvantes pour la comédie ou le drame, le léger ou l'angoisse. Les vies parties en fumée aspirent au grand trou noir Kubrickien, affolant et merveilleux. Point de passage ultime vers d'autres histoires, hors champ, hors cadre. Dernier plan pour les survivants : une gymnastique volontaire sur la place publique, en attendant un autre rôle, une possible réincarnation.

Que reste t'il des personnages peaux mortes, après le tournage ? Et le spectateur en sortant de la salle ? Peut-être une trace fragile comme des images flottantes, déjà intégrées par Syndromes and century.

Vive les photos de Jean-Luc Moulène. Même posture à créer de la contrainte supra naturelle avec les personnages à la fois pris sur le vif et dans les lignes tendues partout autour. Tous en négociations avec mille choses plus ou moins visibles. Chaque image renforce notre capacité à lire ces lignes et apprécier les formidables libertés de chacun . aussi minces soient elles. Rien d'autoritaire dans la narration. La paix des braves pour Weerasethakul comme Moulène. Faire ami ami avec la maladie, les morts, la société, la vie, les autres. S'amuser des corps dans un monde dépassant.

Photos : Le déjeuner sur l'herbe de Jean Renoir / Les palmes du moderne - photographie de Jean-Luc Moulène

Fever

Syndromes and a century s'arrête avant la maladie. Stoppe aux syndromes, c'est à dire aux signes avant coureur. Dans les menaces multiformes et pas forcément drama, aucune fuite possible sinon un "faire avec" apaisé. Une inquiétude où l'on prend du plaisir. Une disparition dans laquelle on respire. Une peur où l'on s'amuse. Une parano cool.

L'opposé d'un Tanguy Viel avec son mini roman "Maladie" où le narrateur finit dépossédé. Détruire sa maladie, c'est se détruire lui. Un truc intérieur, impossible à combattre : "L'intelligence humaine, ou ce que l'on nomme telle, l'intelligence humaine est un don fait par la maladie à l'homme pour mieux ruser. Nous autres, les humains, nous sommes les doublures de la maladie, et chacun sait, les doublures sont ceux qui font le sale boulot, ceux qui ne sont payés d'aucune grâce, et qui encaissent les coups, voilà ce que nous sommes, nous autres humains".

Au contraire, Weerasethakul aime la fièvre mêlée aux êtres et mondes. Se moque des statuts politiques et bouddha, points frontières d'un monde derrière lequel on ne sait rien, si ce l'est quelques plans larges. Cette fièvre est aussi intérieure, amoureuse, fantasmée. Elle circule doucement, fatigue les situations, le film. Elle lie les choses entre elles. Syndrome and a century apaise Shyamalan en jouant à un Pandora sans drame. De quoi aimer la chanson Thaï, chants flottants et doux, interprétés par des Sinatra de fête foraine, dégainé, enfin.

Photo : Pandora de Albert Lewin

 

 

 

DS

Filmographie de Apitchapong Weerasethakul (lien Imdb)