Tempêtes sous le crâne
Take Shelter (2012) de Jeff Nichols


Dans l'Ohio, cette cambrousse US de carte postale, les champs sont beaux, le blé ondule sous les carresses du vent mais dès qu'il y a un type un peu barré, ça prend tout de suite des proportions dingues. Prenez Curtis Laforche, un ouvrier marié à une jolie roussette, papa d'une belle gamine et propriétaire de la traditionnelle maisonnette middle class : tout irait bien s'il ne commençait pas à être assailli de visions apocalyptiques.
Dans ses rêves, la pluie prend des allures d'huile de friture, les oiseaux tombent, son chien l'attaque et des tornades ravagent le monde. De quoi retourner le plus solide des gaillards. Alors Curtis bascule dans la parano, en silence, et décide d'agrandir son abri anti-tempête, convaincu que le pire va arriver.

Apocalypse me

Prenez (les acteurs principaux de) Bug et Tree of life, agitez un bon coup et vous obtiendrez Take Shelter. Même pas la peine de laisser reposer.
Ou comment marier le héros de Bug, le grand film parano schizo de William Friedkin à la buccolique Jessica Chastain de Tree of life donne aussi un vrai mélange des deux films.

Comme dans Bug, Michael Shannon est donc ici rongé par un mal intérieur dont on doutera jusqu'au bout de la véracité : là-bas des bestioles qui grattent et qui finiront par le ravager de l'intérieur, ici des visions de catastrophes naturelles façon blockbuster. Le type est-il un prophète ou un grand taré ? Peu de chances de le savoir avant la fin vu que les deux films empruntent une narration focalisée sur ce que voit le pauvre hère victime d'une démence probable. Alors il faut traquer des preuves tangibles. L'apparitionredoutée et souhaitée par le spectateur, dans Bug, de ces drôles de cafards et l'arrivée de la vraie fin du monde dans Take Shelter. Parceque les yeux de Michael Shannon ne nous donnent aucune garantie : versant dans la folie à son corps défendant, ce grand acteur adore nous enfoncer avec lui au fond de la déraison. Question dinguerie, Nicholson hausse le sourcil, Shannon ouvre l'oeil.

Nuance de taille entre les deux films : si dans Bug, sa femme se prenait au jeu, faisant peu à peu office de point de vue biaisié pour le spectateur en quête de réalité, Jessica Chastain, son épouse dans Take Shelter, se bat pour essayer de ramener son homme à la raison. Elle ne l'accompagne pas dans son délire et fait tout pour tenir la barraque de sa famille, même quand son mari perdra tout pour customiser son un abri postapocalyptique. Devenu fou, régressant jusqu'à l'enfance (v'la que Curtis fait pipi au lit en s'éveillant après un de ses rêves), le pauvre gars s'isole peu à peu, muré dans un silence inexorable : comment dire ce qu'il voit sans passer pour un dingue, surtout que ses antécédents familiaux ne plaident pas en sa faveur, avec une maman officiellement schizo ?

Sans aller jusqu'à la perte de la virilité (Jeff Nichols nous épargne avantageusement une scène de cul foirée par impuissance), Curtis n'a bientôt plus les couilles d'affronter le quotidien alors qu'il perçoit la fin de tout. Et c'est madame qui doit se battre pour l'homme qu'elle aime. Même si c'est incompréhensible. Ecouter, soigner : la jolie roussette garde ses minijupes mais porte le pantalon face à son homme qui rétrécit.

Au bout du bout, le film va jusqu'à poser un magnifique paradoxe : soit Curtis est fou et ça devient si invivable que son couple est foutu, soit c'est vraiment la fin du monde et ils auront quelques heures de grand amour avant l'extinction des feux.

Photo : Bug de Willam Friedkin

Re-création

Comme dans les films de Malick, Take Shelter nous donne à voir une nature poursuivant, presque sourde aux hommes qui l'occuppent, un processus de création ininterrompu. A de rares moments d'identifications près, les hommes passent leur temps à se mettre sur la gueule, comme s'ils voulaient à tout prix oublier leur nature. Ainsi, si Pocahontas, dans Le nouveau monde, s'étiolait dès qu'on l'exhibait en ville, les moments de bonheur malickiens résident dans une paix retrouvée avec son environnement (c'est pas du Arthus Bertrand, hein : ça peut aussi passer par le simple fait de mater, comme dans Tree of life,  sa voisine se déshabiller par la fenêtre). Des sortes de feel good movies (très très) panthéistes sur les bords, tout à fait comparables à l'oeuvre de Miyazaki.

Dans Take Shelter, le processus s'inverse. Et si tout le monde, à part Curtis, était devenu sourd (comme sa propre petite fille, à laquelle il s'identifie à marche forcée) aux desseins d'une planète même pas tentée par l'idée de jouer un sale coup à l'humanité mais juste de s'arrêter ?
Curtis ne se sent bien nulle part. Pire, son foyer, sa famille, son lit le poussent à voir le pire arriver. Pas de refuge possible à part cet abri souterrain qu'il va bien falloir aménager.

Sans verser dans la noirceur un peu chiante mais fascinante (mais quand même bien chiante) du Melancholia de Lars Von Trier, Jeff Nichols arrive donc à inverser le postulat panthéiste, donnant aux ondulations de l'herbe des atours de sursis avant l'extinction totale des feux. On n'est pas non plus dans le ciné de Shyamalan, qui donnait un sens aux attaques de Mère Nature. C'est juste que tout va s'arrêter.
Après Home sweet home, place à “Tous aux abris” (traduction littérale de Take Shelter).

Photo : Tree of life de Terrence Malick

La tornade magique

Nichols va plus loin : il détourne aussi l'usage de la tornade, un symbole fort du ciné US prenant la cambrousse pour décor.
Auparavant, que ce soit dans Le magicien d'Oz ou même le formidable Twister (Jan de Bont et ses vaches volantes), la tornade était un cataclysme paradoxal, dangereux mais pas maléfique, comme un éternuement un peu vénère d'un dieu finalement gentil. Une petite dépression atmosphérique contre la dépression, ou encore le moyen de vivre une épreuve extrême pour mieux se reconstruire.

La petite Dorothy arrivait ainsi au pays de ses rêves à la faveur d'une grosse tornade emportant sa maison, faisant débouler du technicolor dans un monde réel noir et blanc. Take Shelter reprend le plan des meubles s'envolant dans le salon, comme chez Fleming, mais, n'oublions pas le contexte, rien ne se passe au dehors. L'une des scènes emblématiques du chef d'oeuvre sucre d'orge de Victor Fleming devient donc ici un vecteur cauchemardesque.

Et si Dorothy vivait son périple féérique, c'était pour mieux trouver sa place dans sa vie quotidienne en réassignant à son entourage des rôles rêvés (la maîtresse devenait par exemple une sorcière). Ici, tout converge, pour Curtis, vers l'isolement.
A l'image de cette nature n'arrivant plus à assumer ses devoirs quotidiens, ne pouvant plus maintenir les oiseaux en l'air ou faire tomber autre chose qu'une pluie saumâtre, Curtis n'en peut plus. Take Shelter fait de la fin de l'humanité une belle histoire de dépressions.

Photo : Le magicien d'Oz de Victor Fleming

 

 

 

RN

Filmographie de Jeff Nichols (lien Imdb)