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Parmi la vieille ritournelle italienne habituellement entendue sur ces fils de Sergio Leone – Richy prépare un "Que sais-je" sur la question, le seul à filer vraiment sur les terres étrangères reste Coppola. Le plus producteur, le plus studio version psyché, le plus mythique des cinéastes des années 70 / 80 fait aujourd'hui son Orson numérique en Roumanie avec L'homme sans âge ou un beau détour vers l'Argentine avec Tetro. Car l'Apocalypse Now, c'était encore l'Amérique. Ou bien les Carpates mythologiques 19ème du comte Dracula invitaient à la plongée colossale dans l'art du du studio. Mais cette fois, le riche vigneron tourne le dos à Hollywood. Une parenthèse, peut-être, sans fierté particulière ni esprit revanchard. Juste un cinéma en expat. Et attention, contrairement à la projection en section parallèle à Cannes, ça veut pas dire petit film, pas de côté, abandon de la grande chose. Pas question d'une europa style ou un docu sur un tremblement de terre. Clairement, la grande œuvre continue. Le grand souffle lyrique toujours en mouvement, encore plus puissant et emporté. Comment tu parles ?Buenos-Aires ! Le zozo file sur une terre à cheval entre l'Amérique du Sud et l'Europe par l'histoire du Tango. Un écrin poly sensuel, inespéré pour l'entre-monde au travail dans son ciné. Un truc où la danse permet la rencontre des corps tout en frottés, collés, serrés, détachés. Un jeu de jambes sous domination et lâcher prise. Où se jouent les belles ambigüités des rapports humains, juste sur un tour de piste. Un truc pour touristes peut-être, mais tellement profond et complexe, classe et vulgaire, popu et attrape bourges, codifié et fait de transgression. Un coup de fouet ! Peut-être une aristocratie dans la rue. Comme Coppola et sa jeune équipe technique à son service depuis L'homme sans âge. Musique, chef op, déco, production, son… Du sang frais partout dans le casting, sauf côté mon Un cinéma hors temps et hors sol, et pourtant hyper ancré dans quelques régions précises du monde. Une langue du jour causant le Proust cinématographique. Du coup, pas si étonnante l'incursion d'un Mircea Eliade, au parcours politique douteux, mais anthropologue branché histoire des religions et mythologies. Les régimes symboliques tournent à plein chez Coppola, attachés au sol par sa petite équipe numérique et les vignes. Prêt à décoller en Patagonie, terre de contrastes pour l'office du tourisme, usine à rêve pour le reste du monde. Ouais, à chaud, ça sniffe le chef d'œuvre à plein nez. Photo : Mort à Venise de Luchino Visconti L'innocente entrepriseBennie a 18 ans. C'est pile le timing pour faire le point sur son devenir. El beau zozo débarque dans la ville non pas sur un air de Tango, mais le corps emballé par des voix angéliques tout droit sorties de la middle Europa. Un son céleste, froid, triste, presque Bulgare, revenu des morts et plongé dans le célèbre quartier de Buenos Aires : La Boca. Boites à marins, boites à tango, boites arty dans le port naturel de la ville où l'on débarque, où l'on repart de manière mythologique. Tetro, c'est la parenthèse d'un jeune homme venu se trouver pour retrouver son vieux frangin. Un zozo hirsute, exilé loin du père ogre, démonté d'un point de vue psy, écrivain renoncé, planqué depuis des années à faire la poursuite - tenir la lumière - dans un mini théâtre expérimental en Argentine. Comme Tucker avec son chef d'entreprise à la longueur d'avance souhaitant révolutionner l'industrie automobile avec un prototype, ou bien le sexy Rusty James s'attaquant à plus fort que lui, l'innocence frappe Tetro dés les premières secondes. La virginité tombe du ciel par Car la comédie et la musique empoignent la tragédie comme l'imaginait notre Demy préféré. Avec Innocence pour le chanté – dansé, renouvelant par l'enfance la croyance la plus forte en la magie Hollywoodienne. Avec Virginité pour Coppola, souhaitant non pas se renouveler, ni révolutionner, mais approfondir ses sujets fétiches dans son génial lyrisme sec. Et puis Demy encore, par la cité en bord de mer pour laver plus blanc les histoires de Lola, les Demoiselles de Rochefort ou les Parapluies de Cherbourg. Précisément quand les corps pourrissent loin du grand large, s'embourbent dans la terre, creusent leur propre tombe, il faut les vagues du port, les rêves d'un voyage possible pour transformer le renoncement à nouveau en mouvement. Le road movie aqueux passe par l'hésitation, un pas de deux sur la terre ferme, une expérimentation sensuelle des pieds au sol. C'est l'embarquement, le débarquement, une danse dans la zone de transformation avant autre chose. La musique venue du froid se réchauffe dans la danse du bal, faite d'impros et codes super précis. Trouver le bon rythme, inventer constamment un mouvement avec l'autre, chercher et trouver le rapport juste aux corps sur la terre en bord de mer. Un pas entre frère et frère pour se sauver du mauvais pas paternel. Ca passe par les corps mais aussi, chez Coppola comme Demy par les mots dits, écrits, surtout les promesses difficile à tenir. Tetro, le vieux frère, a raconté tout ça dans un roman crypté, enfermé aux oubliettes. Faut au moins les besoins et l'amour du petit frère pour opérer un déplacement géographique improbable en Patagonie, inventer une communauté de jojos sur une scène de théâtre. Et tout ça, dans le "bon vent" de Buenos Aires. Mais là où Demy sombre dans le drame, Coppola tient à la lumière par-dessus-tout. C'est la "poursuite" ou la quête "Idéaliste" d'un cinéaste épris d'une innocence à réinventer sans cesse. Même au cœur de l'apocalypse. Quand tout pousse au dépit, quand le temps passe, quand l'extinction des feux n'est pas loin. Même son vieux Dracula passe par là avec sa longue cape rouge. Autant dire un miracle dans les écheveaux du temps et de la géographie est, ouest, nord, sud. Et ça, seul le cinéma y parvient. Et ça, longtemps Hollywood y a cru. Et ça continue en histoire de famille avec Sofia et la lumière des vierges flinguées, Roman et ses tomates clipées pour Daft Punk et le principal intéressé him self, Francis Ford. Photo : Tucker de Francis Ford Coppola Et ça continueL'un des coups de force de Tetro, c'est d'inventer une parenthèse enchantée entre deux frangins (quelques semaines) pour la situer le temps d'une vie, sur un continent immense (le bout du monde) et filer vers les montagnes magiques chères à Thomas Mann, toujours la middle Europa et son 19 ème siècle. On suit la musique de Osvaldo Golijov. Son écriture en mille feuilles, déployée dans sa singularité géniale : Tango, chœurs à l'est et Gustave Mahler dans les mêmes orchestrations. Autant de sources brassées à la manière des plus grands musiciens émigrés de l'Europe vers Hollywood avant la seconde guerre mondiale. Un mixe bravache d'influences, entre folk et symphonies, Wagner et la bourrée Auvergnate, Mahler en somme, musicien titillé par les chansons populaires. Un truc idéal pour donner l'ampleur à une narration au cœur de l'intime, du quotidien fantasmé et pénétré dans la grande musique, le souffle romanesque. On retrouve la même sensation pour la mise en scène chez Coppola. S'il fallait insister, le zozo cite à plusieurs reprises un maestro du lyrisme narratif : Michael Powell, génial auteur anglais avec son frère d'âme cinématographique, Emeric Pressburger. Encore une histoire de frangins, auteurs des fameux Chaussons rouges dont Coppola se réapproprie quelques extraits. Encore la comédie musicale, cette fois anglaise, toujours en Technicolor surtout pas grossier, un objet idéal à atteindre. Pour le coup, Tetro invente un noir et blanc numérique incroyable, mais comme Rusty James, se larde d'éclairs couleurs pour les flashbacks tragiques. Temps, géographie, noir et blanc et couleurs, arts populaires et grandes œuvres… la palette narrative des zozos est immense. Ca donne une ville portuaire dont la géographie salvatrice se double d'un temps colorisé. Un truc pour empoigner des destins à priori mal barrés, à la recherche d'une rédemption compliquée. La comédie musicale chambarde les fondamentaux d'un cinéma traditionnel. On n'est pas loin d'un pays imaginaire pour décoller, pour remettre les compteurs à zéro, pour se sauver à quelques centimètres du sol. Bien sûr, Les Chaussons rouges portent Tetro vers la danse chromatique. Mais on pense surtout au fabuleux Colonel Blimp (1943), signé également par les deux anglais. Une histoire cousine qui retrace le parcours de d Là se niche, probablement chez Coppola, chez Powell, chez Pressburger ou encore Demy, le miracle du cinéma. Ce que l'on appelle le souffle lyrique contre les vents mauvais. Ces mises en scène aux langues singulières se dégagent des codes réalistes, usuels, classiques. Un fantastique non pas dans le sujet, mais inventé par la grammaire bouleversée. Une écriture portée par ces cinéastes comme le vieux frangin fatigué, Tetro. Quelques mots cryptés dont il faut découvrir le sens, dont il faut incarner les mots pour sauver nos peaux. Sans jamais renoncer. C'est la mission du jeune frère comme des spectateurs : s'offrir une grimpette vers les montagnes magiques. Dans les années 70, on parlait de trip ou road movie. Une fois à quai, une fois sorti de la salle obscure, on reprend la mer d'aplomb. Comme un souffle neuf. Un air marin. Le pied fait pour la mer. Solide dans le mouvement des vagues à l'âme. Photo : Colonel Blimp de Michael Powell et Emeric Pressburger
DS |