La fin du dehors
The mist (200
8) de Frank Darabont


Frank Darabont est un bon cinéaste. Ce n'est pas un scoop, il suffit de s'être laissé prendre au piège de ses deux précédentes adaptations de Stephen King, surtout Les évadés, en passe de devenir un vrai grand classique du film de prison, pour le reconnaître.

Et la ligne verte, autre adaptation d'un bouquin du King prenant pour cadre une taule (oui, c'est une habitude) était plutôt un bon film. Sans son encombrant sponsoring du Vatican, il aurait même pu prétendre au label chef d'oeuvre. Mais malgré ses initiales un peu trop encombrantes, John Coffey le martyr nous fait toujours autant chialer quand il ramène sa trogne sur M6. Mais bon, Les évadés et La ligne verte, c'est pas très Rock and roll. Du cinéma bien fait, très très bien fait même, mais gentil. Rien qui pouvait nous laisser penser que LE traumatisme de 2008, le film le plus shocking par sa noirceur, viendrait du bon Frankie.

Romie et Carpie autour du berceau

C'est que dans son coin, quand tout le monde le félicite pour sa maîtrise technique et sa capacité à nous servir magistralement des bons sentiments, Frank Darabont se dit (tout bas pour ne pas effrayer les producteurs) qu'un jour il montrera au monde sa vraie nature de fan de cinéma d'horreur. Oui, derrière son apparence de faiseur modèle, Frankie est un geek en colère. Un Romero, un Carpenter qui s'est retenu de nombreuses années. Et là il se lache.

Idée de génie du chauve cachotier : adapter maintenant, là, tout de suite, une nouvelle de Stephen King datant de 1985. Des gars qui se réfugient dans un supermarché pour échapper à un brouillard plein de monstres visibles uniquement quand ils vous becquettent. En 1985 c'est un super pitch, en 2008 ça devient un truc génial : le croisement entre Zombie (de Romero hein, pas des Cranberries) et le 11 septembre.

De Zombie, Darabont reprend le supermarché, dernier bastion encore vivable, mâtiné ici d'une bonne dose Carpenterienne (on y viendra). Du 11 septembre, tout le reste : ce brouillard rappelant la fumée nimbant la grosse pomme est si opaque qu'il force la paranoïa des citoyens. Et parallèlement aux assauts des monstres, les gentils assistent peu à peu à la naissance d'une gourou fanatique porteuse d'espoir pour des adeptes chaque jour plus nombreux. Pas besoin d'être des millions pour faire son patriot act, un petit groupe suffit et la religion accélère le processus jusqu'à faire de ces quelques croyants des assassins portés par leur bonne conscience. La naissance du péril fanatique, une vraie histoire dans l'histoire est absolument incroyable pour qui a vu la Ligne verte. Mais est-ce bien le même réalisateur ?

Pendant ce temps, David, le personnage principal, joue les héros carpenteriens. John Nada is back, il est illustrateur de cinéma, peintre d'affiches passant de The thing à Clint Eastwood version Leone (les deux tableaux sont cités et semblent s'enchaîner : la paranoïa mène à la solitude désespérée de l'homme sans nom) quand un arbre tombe sur sa baraque. Carpie hante ainsi tout le film, à commencer par ce drôle de Fog.

Mais on pense surtout à L'antre de la folie, ce truc insensé, commercialement suicidaire, qui nous racontait comment le fait de tous lire le même livre influait carrément le réel jusqu'à ériger la folie meurtrière en norme. Coïncidence, le Sutter Cane du film, écrivain-dieu "encore plus lu que la bible elle-même" était un cousin fictif de Stephen King (tout le monde avait noté l'aphorisme) mâtiné de Lovecraft pour les visions apocalyptiques aussi incroyables que difficiles à mettre en images.

Photo : L'antre de la folie de John Carpenter

Le paradoxe du 11 septembre

The mist tente le coup et, adapté cette fois directos du King, nous la joue Lovecraft, avec ses créatures impossibles (surtout la dernière, encore jamais vue au ciné), nous enfonçant peu à peu dans une inexorable fin du monde. On a peut-être changé d'ère avec l'élection d'Obama, et peu importe si le nouveau commander in chief ne change pas le plomb en or et arrive à convaincre Katrina et ses soeurs de ne plus revenir. Le fait est que les années Bush, marquées, à son corps défendant d'ailleurs, par le 11/09 puis par une vague de flippe parano sans précédent depuis la guerre froide (là c'est déjà moins à son corps défendant) semblent atteindre dans The mist leur point limite. Encore plus que La guerre des mondes, peut-etre. Parceque là, il n'y a vraiment plus d'espoir. Mais alors plus du tout. L'humanité est dans le brouillard et pourrait bien y rester.

Des films post 11/09, on en a vu des pelletées. Surtout des bons d'ailleurs, qui se sont amusés, de la dernière relecture en date de Superman au Bourneries à truster les premières places des charts de Palma. Comme si tout ce malheur, tout ce malaise donnait un nouveau souffle à tout un tas de réals : Spielberg, Shyamalan, Synger, Greengrass, Je suis une légende, V pour Vendetta, qui aurait cru que le ciné de genre s'en sortirait de la sorte ?

Qui aurait pu penser que la vision des deux tours, passé le trauma, autoriserait tout ce beau monde à faire leurs propres visions de l'apocalypse, occasionnant un retour au premier degré si longtemps désiré ?

Darabont, réal doué mais lénifiant, monte dans le dernier wagon et pousse le curseur un cran plus loin. Vous vous foutez de ma gueule ? Eh ben vous allez voir si je suis gentil, tiens. Je vais prendre une équipe de télé (celle de la série The Shield), on va tourner rapido pour pas un rond, et d'ailleurs pour le fric, je vais voir les Weinstein (les ex de Miramax aussi talentueux qu'invivables) et leur imposer la pire des fins. Un yes-man, moi ? Vous allez voir.

Et on a vu.
Un brouillard qui cache des monstres à mesure qu'il dissout l'humanité. Un truc visuel insensé (épure du blanc laiteux d'un côté, démesure dans le nombre et les dimensions des créatures en face). Du pur ciné de scénariste déjouant chaque film possible pour amener le spectateur à se foutre dans la situation des héros : impossible de prévoir ce qui se passera un quart d'heure plus tard et donc insécurité garantie. Et surtout une démonstration simple : quand il n'y a plus d'horizon, l'espace et l'espèce se replient. Il n'y a plus de dehors et les vitres deviennent des miroirs qui rendent fous.
Dans la famille "meilleure adaptation du King", Shining semble bien avoir trouvé un petit copain à qui causer.

Tout au plus pouvait-on regretter un manque de moyens flagrant eu égard aux ambitions aussi folles qu'insoupçonnées de Frankie le (finalement) dur.

Le bonus qui change tout

A sa sortie, si tout le monde avait ramassé sa mâchoire à la vision du film, fan de fantastique ou pas (même Dom avait fait un article dithyrambique, c'est dire), des regrets se faisaient entendre çà et là, notamment à cause du manque de pépèttes qui avait obligé Darabont à bâcler les efets spéciaux. Evidemment, vu la perle noire qu'est le film, l'indulgence s'impose d'autant plus que sa sombritude ne pouvait le faire prétendre obtenir un budget de blockbuster.

Mais bon, les images de synthèse foireuses, si elle concourraient à donner un petit côté underground au film, restaient tout de même bien foireuses sur les bords.

Quelques mois plus tard, le film a fait le bide promis (franchement, qui, à part nous, avait envie de voir la fin du monde ?) et sort en DVD avant de rejoindre les fonds de tiroir de TF1 Vidéo. Sauf que figure, sur le deuxième disque la version noir et blanc du film. Et qu'on apprend qu'à l'origine, Darabont voulait sortir son film en noir et blanc (crise cardiaque des producteurs, défibrilateur, ok je le fais en couleurs).

Alors oui, c'est bien beau de nous mettre une version noir et blanc du film, mais on peut le faire tout seul, en bidouillant les couleurs de la télé, non, messieurs les concocteurs de bonus ?
Eh ben non. Parcequ'après un ré-étalonnage (travail sur les couleurs pour ne plus tenir compte que des écarts de contraste entre le noir et le blanc), et un recadrage (le film N&B est au format télé !), on se retrouve avec une toute autre oeuvre. Un méga épisode de La quatrième dimension ou Au delà du réel (comme twilight zone mais en plus long : l'une des araignées de The mist, avec une tronche humaine semble même être la cousine d'une créature de l'un des épisodes d'Au delà du réel).

Et ça change tout. Parcequ'en plus d'être encore plus beau (pratique avec cette version : pas besoin d'attendre la fin pour pleurer tellement c'est beau), The mist trouve une parenté insoupçonnée : ces anthologies fantastiques télévisuelles qui n'hésitaient pas, en pleine guerre froide, à envoyer chier l'espèce humaine sans aucune concession au terme d'histoires fantastico-philosophico-politiques traumatisantes. Les samedi après-midi, c'était ainsi souvent la fin du monde qui était au menu.

L'absence de couleur transcende donc un film qui n'avait pas vraiment besoin de cà pour devenir un classique. Le cheap devient classe et rétro. Le coup de génie, c'est que Darabont, dans un mouvement pas si loin du lancer de l'os de 2001, semble nous dire que de la guerre froide à aujourd'hui, rien n'a vraiment changé.
Au contraire, on s'enfonce dans la folie de nos erreurs passées. Plus d'horizon, plus d'ailleurs, c'est la littéralement la fin du (des) temps et de l'espace. L'humanité est condamnée à revivre sans cesse ses conneries (cf la scène finale faisant revenir la femme du début). Un disque rayé.

Photo : Au delà du réel - saison 1

 

 

 

RN

Filmographie de Frank Darabont (lien Imdb)