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Prenez la petite histoire des décorateurs métamorphosés en réalisateurs. Cette fois, c'est Vincente Minnelli qui s'y colle. Le zozo commença sa carrière dans les comédies musicales sur Broadway, un carnet à la main pour dessiner les shows paillettes. Le résultat fut génialement graphique, éclatant de matières, couleurs, textures, avec un rare sens de la composition. Z'avez vu le drapé vert du rideau en bas à gauche ? Ca forme une cosmogonie. Une vraie métaphysique de la mise en scène. Une approche saillante chez Catherine Hardwicke. Ben oui, son parcours, parfaitement Minnellien, s'ouvre sur la case chef décoratrice avec un paquet de longs métrages dont l'excitant Vanilla Sky (Cameron Crowe), puis passe par l'étape réalisation dans les marais du Teen Movie arty. C'est pas Larry Clark, mais ses œuvres tournent dans les festivals avec couronnes sur la tête et coupes en tous genres. Suite logique du parcours, le triomphe surgit avec Twilight chapitre 1, c'est à dire le bouchon poussé un peu plus loin grâce à l'adaptation d'un roman buzz, gentiment fantastique, aux faux airs gothiques avec un cahier Oxford sous le bras. C'est comme ça, de nos jours les jeunes filles hésitent entre les jolis garçons, rêvent au prince charmant sur les bancs de la fac, écrivent leurs émois sur du papier épais et songent aux monstres liquides planqués sous les fauteuils du métro en écoutant le premier album de The Do. Une histoire de fantasmes, de journal intime, de regards pas très assurés vers le beau garçon assis juste à côté de vous, pendant le cours le plus ennuyeux de terre. Des regards, des coups d'œil, un bref échange timide et de quoi écrire 200 lignes le soir, dans son lit, sur son cahier à spirales, l'imagination au galop, les hormones au max, les jeunes filles en fleurs, nous tous pour l'éternité. Alors, corps et décors font bon ménages, causent plastique et s'entremêlent, se transforment selon les humeurs, à défaut de tenir l'impossible garçon dans ses bras. L'extérieur devient le miroir des âmes tourmentées. Photo : La vie passionnée de Vincent Van Gogh de Vincente Minnelli Merci de ne pas toucher la marchandiseTout est là, regarder sans jamais toucher la marchandise. Twilight plonge un couple de jeunes gens dans la position identifiante des spectateurs. Se regarder, s'écouter, s'aimer mais surtout, surtout, ne jamais se toucher. On n'est pas chez Woody Allen avec sa Rose pourpre du Caire et l'improbable intrusion d'une spectatrice dans le film projeté en salle. Ici, et c'est dans le titre, on préfère ne jamais dépasser le stade de la fascination des corps. S'agit de rester à distance pour mieux causer par-dessus la jambe en l'air. Car mesdames et messieurs, voilà l'un des plus longs préliminaires du cinéma hollywoodien. Du maté et du parlé à peine frôlés, en résistance avec la possession des corps. La pomme reste dans la main des héros, concentre tous les regards, tend l'érotisme vers les sommets d'un My own private Idaho (Gus Van Sant) subitement hétéro. Enfin, hétéro… c'est vite dit. L'amour impossible entre une jeune fille de la ville, un peu rêveuse car en stage paternelle à la campagne, et un jeune vampire des bois, nous transporte très vite vers les affres d'un puritanisme paradoxalement au service d'une érotique sur puissante. No sexe mais super fantasme. Un truc assez classique dans l'homoérotisme Hollywoodien. C'est aussi une vieille histoire littéraire, toujours efficace, singulièrement en ces périodes de retour de refoulé religieux. C'est pourquoi Twilight penche sans cesse vers notre folle préférée, Billy Shakespeare, the spécialiste des amours et pouvoirs contrariés. Du Roméo et Juliette version Baz Lhurmann. Une histoire d'amour droit dans le mur, totalement irriguée par une frustration sexuelle trop forte, avec pour conséquence la foudre dans le décor. A défaut de niquer, les personnages font corps avec les objets et paysages, saturés par la tension sexuelle inassouvie. Les zozos passent ici ou là, dans les failles, dans les trous, dans les passages, sur la cime des arbres, dans la mousse comme Di Caprio grimpent les murs, descend une échelle, pointe le bout du nez dans un univers surchargé d'érotisme contenu. Les paysages, les objets, les voitures, les vêtements, les couleurs, tout brasse le cul sauf les jeunes gens en difficulté de consommer. L'attirance répulsion s'incarne dans la composition du plan. Baroque chez Lhurmann, minimale chez Hardwicke, tout se joue dans la périphérie matérielle des personnages. Si Roméo et Juliette joue la surcharge géniale, la vitesse et le tuning, soit une option socialement masculine, Twilight 1 opte pour le délicat, le sombre, le bleu, le pluvieux, le boisé d'une petite ville paumée, située au bord d'une forêt magique et d'un parc pour indiens entre deux eaux. Une forme, par chez nous, culturellement étiquetée féminine. Si Roméo et Juliette sort les gros bras pour vriller vers le roman Arlequin, Twilight dégaine le parfum de femmes et muscle par moment le psshuuit d'une ou deux scènes d'actions relativement anecdotiques. Et comme les deux réalisateurs aiment essorer les clichés, l'un tire vers l'autre et donne de quoi moudre aux spectateurs. Dans la guerre des gangs, Di Caprio la joue sensible. Dans la forêt des nobles sentiments, Isabella la joue biscotto et son jeune ami mort vivant super androgyne. Hommes - femmes, mode d'emploi, un peu trouble et cool. Probablement une définition du Teen Movie idéal. Espèces d'espacesQuestion décor, c'est pas fini. Twilight suggère un lycée proprinet, tout droit sorti de High School 3, pour faire pivot entre la ville du bout du nord de la mort et la forêt magique toute proche. D'un côté, la vie ennuyeuse d'une cité Twin Peaks, dernière unité civilisée avant l'ère glacière, la mort parentale et de l'autre côté, la forêt des Carpates, lieu de tous les dangers, de tous les rêves, de toutes les sexualités même les plus étranges comme mordre sa petite copine au sang. Autrement dit, le film dresse une frontière entre la loi adulte et un conte sans limite, adolescent, feuillu, moussu, dans lequel s'étendre avec ses fantasmes. L'enjeu tient dans les passages possibles d'un monde à l'autre. Les pénétrations d'un univers dans l'autre. La zone expérimentale, ambiguë, génératrice de toutes les attirances, provoque les foudres sociales des deux univers. L'adolescence subversive, transgressive, à rebours avec les certitudes. Un beau labo. Ca donne une jeune héroïne cernée par les règlements de comptes, les rappels à la loi, un père policier sans femme. Elle a du mal dans ce monde de justice, masculin, au savoir vivre trop policé, en manque d'amour. Mais attention, le contrôle parental n'est pas une exclusivité des mortels et plane également dans la forêt des morts vivants. Le monde du boy-friend joue la règle de l'invisibilité, la famille recomposée, le planning familial. On trouve un faux père dandy et une fratrie joyeusement dégénérée. Un collectif de vampires végétariens caché des humains, abonné à la bouffe bio, entiché d'art contemporain, s'interdisant les élans carnassiers inhérents à leur statut par idéal politique avec option pacifisme. Autant de règles peu évidentes à tenir. Fondamentalement, s'agit pour elle et lui d'échapper à leur condition première. D'imaginer un sursaut pardessus les déterminismes, y compris sexuels. De fabriquer un Eden. Les anges cherchent un être S'inventer une forme amoureuse et par conséquent créer un nouveau décorum au milieu des contradictions de rôles, mais aussi de temps, d'espaces et d'espèces. Rien de moins. Peut-être un monde possible sur la cime des arbres et dans la musique. Par exemple, habiter une maison écologiquement correct avec Debussy dans le mange disque. Soit s'offrir des raccourcis temporels et de genres fantastiques. Et Debussy, c'est pas pour faire style. Le compositeur est connu pour sa rupture avec la forme classique. Place aux emprunts en tous genres. Même la wiki le dit : son innovation principale réside dans le refus du développement et de la forme-sonate de type A-B-A' qui malgré les variations et les innovations que lui auront apporté entre autres Beethoven, Brahms et Bruckner, contraignent le compositeur à avancer selon un schéma fixe et prédéfini. Nous sommes dans un labo esthétique et amoureux, avec 3 notes sur un piano et quelques plans drôlement troussés. Miss Hardwicke prend tout, redistribue les cartes et avance à tâtons avec ses jeunes héros indécis, forcés de faire autrement. Photo : Claude Debussy Eternel préliminaireDans ces conditions, la rencontre des nouveaux amoureux impose un regard et un usage singulier du monde. On l'a vu, Twilight 1 oscille entre l'espace de la loi clos, assimilé aux mortels et l'espace infini, anarchique, attaché aux morts vivants. Entre les deux, les ados relèvent la contradiction, s'y retrouvent, adhèrent et font feu de tous bois. Il s'agit, ni plus ni moins, d'une utopie. Un lieu irréel d'illusions et de contradictions. Autrement dit, les paradoxes amoureux poussés au max, étudiés, expérimentés face à l'impossible touché. Pénétrer l'autre reviendrait à donner une forme stable, trop classique. Ce long préliminaire s'arrête avant la fixation et révèle, malgré son possible puritanisme, le moment étincelant des possibles sans cesse recomposés. Il s'agit de reconquérir, ni plus ni moins, une fraicheur des corps et des esprits. Une fraicheur de l'expérience. Une innocence avant le grand bon en avant vers la fixité impossible. Cette fixité s'est probablement cassée la gueule avec les Twin Towers, avec la crise écologique, avec les premières grandes angoisses du 21 ème siècle. Un truc vu par Richi dans Palma en traversant un paquet de films importants. L'Etrange histoire de Benjamin Button Le temps vrille de l'intérieur, travaille une éternité retrouvée et fragile avant les grosses merdes sur la tête. Ici, c'est la bonne nouvelle du jour, quelques cinéastes s'interrogent sur nos devenirs possibles. Quand en 1991 Tim Burton sortait Edward aux mains d'argent du château, le héros pas fini retournait aussitôt à la niche après sa confrontation dégueulasse avec le monde. Avec Twilight 1, un nouvel Edward apparaît, embarque sa miss trop humaine et cherche des solutions pour se frayer un passage. C'est dire si on attend la suite pour suivre ces drôles de chemins cinématographiques, pavés d'embuches, de peurs, de craintes mais aussi de désirs. Spectateurs et héros dans le même bateau pour trouver de nouvelles voies pour le moment mystérieusement impénétrables. Photo : Edward aux mains d'argent de Tim Burton |
DS |