Goodbye first love
Un amour de jeunesse (2011
) de Mia Hansen-Love


Un Amour de jeunesse impose son style en trois mouvements à la fois beaux et classiques :

- Paris, 1999, Camille 15 ans et Sullivan 19 ans vivent le temps des premiers amours. Mais le garçon file vivre l'aventure en Amérique du Sud. La jeune fille reste en rade, fait même une tentative de suicide. Sans Sullivan, rien ne va.

- 2003, le garçon a vraiment disparu. Camille tombe amoureuse de Lorenz, architecte plus âgé et hyper classe. Elle se reconstruit lentement. Elle termine même ses études en architecture.

- 2007, Camille vit une relation cool avec Lorenz. Elle est jeune architecte, comme on dit. Soudain, elle croise à nouveau Sullivan sur sa route. Elle n'a jamais cessé de l'aimer.

Parfois, la langue anglaise saisit un truc magnifique en fabriquant des images puissantes avec trois mots collés les uns aux autres. Les distributeurs britanniques du nouveau film signé Mia Hansen-Love ne se trompent pas en nommant Un Amour de jeunesse : Goodbye first love.

C'est ça l'idée : dire bye bye aux premières fois. Avec cette histoire de temps, la réalisatrice semble même louer une chambre à l'année au grand hôtel de Cabourg. Son histoire gorgée d'amour distille Proust comme l'UMP du ridicule. On trouve une mise en scène ouverte aux sensations, un scénario adossé aux pensées fluctuantes des personnages, une caméra collée aux lentes transformations de Camille. Bref, une belle affaire de temps et d'images.

L'amour en creux

Le film peut être vu comme une longue phrase avec des virgules pour marquer les années. Des détails peut-être, comme des éclats pour lutter contre toutes formes de systèmes, de récit linéaire, de machine à faire rouler la narration vers une destination finale.

Mia Hansen-Love penche son film hors les moments forts pour ce concentrer sur l'avant et l'après. Autrement dit, un amour en creux. Par exemple, la rupture avec Sullivan se fait en deux temps trois mouvements, idem pour la rencontre avec Lorenz sans pompons ni trompettes. On suit Camille dans les longs interstices, dans les périodes ascendantes ou descendantes. Et c'est précisément ce temps de grimpettes et chutes qui semblent nécessaire pour se détruire, se construire.

Paradoxalement, ce premier amour valdingue par-dessus bord ces mêmes images proustiennes. Le titre, Un amour de jeunesse, conjugue à la perfection cette ambigüité. L'expression suggère le passé, forcément employée par un adulte capable de relativiser l'amour de jeunesse, c'est-à-dire la chose la plus importante au monde lorsqu'il est vécu.

Du coup, le rapport au temps, à la géographie se joue aussi sur la mise à distance d'une émotion totale, irréductible et finalement transformée sans jamais lâcher le cœur même du sentiment. C'est probablement pourquoi les flashbacks sont impossibles. On avance avec Camille, en fuite contre les réminiscences et pourtant rattrapée sans cesse par un passé revenu aux petits oignons dans le présent. Idem pour la distance. Pareil pour les battements du cœur à plusieurs vitesses. Pas un zest de nostalgie chez l'héroïne, trop concentrée à suivre son amant, à faire le vide ou bien à vivre une bonne vieille résilience. Camille tiens bon ! C'est finalement l'injonction conjuguée au présent.

La gamine est têtue comme le film. Elle s'effondre comme elle se construit, à fond.

La maquette fantastique

En trois longs métrages, Mia Hansen-Love n'est du genre à lâcher le morceau. Son opus précédent, Le Père de mes enfants, suit pied à pied un producteur en surrégime, tragiquement mis en échec par le manque de pognon. C'est la bifurque dans la narration. Soudain, le film se concentre sur le parcours de sa femme, en bataille avec les restes du projet. Comment donner naissance à une œuvre qui n'est pas la sienne ? Surtout pour la première fois ? Comment ne pas se laisser bouffer par le passé ? Comment faire malgré tout avec ?

La réalisatrice filme des personnages largués dans un mauvais coup de vent, mais portés par une formidable concentration. On retrouve cette tension en farfouillant chez nos potes d'Allociné. On tombe sur la miss toute émoustillée pour commenter une séquence d'Adalen 31, obscur film suédois réalisé par Bo Widerbergs. Pendant 3 minutes, on voit un gamin découvrir des reproductions en noir et blancs d'Auguste Renoir. A plusieurs reprises, il prononce le nom du peintre comme pour s'en imprégner, se l'approprier, le manger avec une incroyable méticulosité. C'est clair, un truc se passe car s'agit de s'en sortir pour se transformer en ingérant un objet magnifique. Le même mouvement est à l'œuvre dans ses films quand les héroïnes avalent des créations (cinéma, architecture) pour non seulement fabriquer un engin si possible sublime, mais aussi se forger dans tous les sens du terme. Ingérer, digérer, se créer en réalisant une belle énormité visible à l'œil nu.

Voilà une affaire de bâtisseuses téméraires, sans froid aux yeux, qui se traduit par quelques chose à fabriquer. Si possible, un objet plus grand que soi. C'est à dire un film ou ici des maquettes puis plus tard des bâtiments à rénover. Ainsi, Camille vit les vacances d'été avec Sullivan. Malgré les inquiétudes amoureuses, elle pense son idéal avec le garçon dans la maison de campagne familiale. Puis c'est l'effondrement avec les petits boulots d'hôtesse qui habillent un vide faussement sexy. Plus tard, ses études d'architecture lui enseignent l'art de la maquette. C'est pareil pour JJ Abrams avec ses kids, inventeurs fous de décors, de personnages en plastiques, de trains électriques pour réaliser un film d'horreur. La "plus value sur la production", running gag chez les apprentis cinéastes, trouve une concrétisation par un réel bigger than life. La fiction dépasse la maquette et justement, les kids s'approprient ce fantastique bien réel.

Mia Hanse Love et JJ Abrams partagent le même amour super respectueux pour une jeunesse (la leur, celle d'aujourd'hui) en construction, en élaboration du monde. Et c'est non seulement bouleversant, mais trippant.

Photo : Super 8 de JJ Abrams

La déco magnifique

Un Amour de jeunesse pousse le bouchon plus loin en englobant l'architecture comme mouvement narratif. On connaît déjà Minnelli et son souci du détail (de l'éclat) pour fabriquer les décors comme représentations en dur des héros. Tous en scène, par exemple, filme la création d'une comédie musicale par un vieux danseur. C'est l'architecture d'une vie rêvée, enfin incarnée par le cinéma, le spectacle, l'architecture d'intérieure (expression magnifique quand on y pense). Ouep, danser dans un décor qui va bien, c'est vivre.

Pareil pour Camille qui, dans un premier temps, fantasme sur une maison de campagne accessible quelques jours dans l'année, un truc à côté de sa vie. Mais lentement, elle apprend à construire ses propres maquettes. La première présentée en cours sera jugée trop monacale, un peu chiante, peu pensée pour la vie. Nous sommes dans le concept et ça manque de détails. Quelques voyages plus tard, dont la belle visite pédagogique de la plage d'Aimache à Copenhague, elle découvre l'équilibre. Une harmonie avec la vie. La maquette devient sensuelle, réelle, toujours présente mais en jeu. Les corps et les corps peuvent respirer. S'approprier le projet.

Depuis Truffaut et sa maison d'à côté, on n'avait pas trouvé un rapport si juste avec les émotions et la déco (et les maquettes également avec un Depardieu coincé dans des bateaux miniatures). La maquette, c'est ce truc à superposer avec le réel. Un idéal à frotter au monde. Quelque chose comme une projection.

Photo : La femme d'à côté de François Truffaut

 

 

 

DS

Filmographie de Mia Hansen-Love (lien Imdb)