![]() |
|||||
Car voilà le genre de zozo à la cinématographie obscure pour les jeunes gens. Trop dans tous les sens. Trop écartelé entre l'émission de signes politiques forts, le cinéma italien classique, une pipe à gogo pour le Diable au corps en 1986, l'expérimental par à coups, les ancêtres Fellini ou Pasolini ou l'arbre Moretti. Bref, pas simple d'exister dans un ciné singulier et pop, quand on fut appelé à une carrière internationale. Par bonheur, le zozo reprend la main avec un objet filmique pour le moins étrange. Et les spectateurs aujourd'hui disent oui. La grande duducheIda Dalser mène une vie tranquille dans les années 20. Elle tombe raide amoureuse d'un jeune branleur, Benito Mussolini. A cette époque, le garçon prend le pouvoir dans un syndicat socialiste, excite les foules et commence une carrière populiste et nationaliste en lançant un journal avec le pognon de la miss. Après, on connaît la grande histoire : son ascension politique autoritaire, le mouvement fasciste, la dictature puis, en 1939, son "pacte d'acier" avec Hitler jusqu'à la lie. Moins célèbre, Ida accouche d'un petit Benito Junior. Pendant des années, elle lâche pas l'affaire, clame partout son amour pour le duce, revendique son statut d'épouse légitime, hurle la filiation quand le fou furieux parade sur les tribunes avec son officielle. Problème, Mussolini travaille une alliance avec le Vatican. L'illégitimité fait mauvais genre dans un pays catholique. Rapidement, le dictateur efface une à une toutes les traces administratives et physiques de son passé amoureux… Du coup, l'hypothèse Ida Dalser malaxe le romanesque (le vrai comme le doute), la grande et la petite histoire (un personnage historique et sa maitresse) et la tragédie d'un parcours individuel dans une machine de guerre. Bellocchio assume les mille feuilles en optant pour une mise en scène incroyablement complexe, sophistiquée, charriant les niveaux narratifs avec une incroyable écriture hybride. Ca commence par une grande virtuosité affichée. C'est-à-dire une image sombre, au montage calé sur plusieurs époques, assumant un bel élan lyrique. Bellocchio fait son opéra italien, créant ainsi un écrin bigger than life pour ensuite tout se permettre. Un art total, au service d'une passion vécue elle aussi comme totale. Ida semble destinée à aimer un zozo lui-m Passion du cœur, emballement d'un peuple à la recherche d'un demi-dieu, le film carbure à la gonflette passionnelle. Ca donne le roman amoureux (une femme in love) subitement conjugué avec le grand roman national. C'est pourquoi Vincere opte pour la mythologie (l'opéra), emportée par une musique carrément sous influence Philip Glass (remercié au générique), lui-même employé par Paul Schrader pour son Mishima. Vous vous souvenez peut-être du biopic de l'écrivain japonais, dont la vie littéraire croise le geste historique : la prise d'otage d'un général. Au cœur du sujet, on trouve la fiction d'un zozo percutant l'auto narration d'un pays. C'est la confrontation d'un rêve perso avec le roman national. Une pénétration d'un fantasme dans la grande vague collective. Une représentation littéraire pour Mishima. Un désir amoureux pour Ida. Photo : Mishima de Paul Schrader Coup d'état du coup de cœurComme quoi, coup d'état et coup de cœurs font bon ménage. Pour la mise en boite des deux aspects, Bellocchio invente une forme lyrique incroyablement impure. Il intègre des images historiques (les discours pathologiques de Mussolini digne d'un Chaplin sous ecstasy), elles-mêmes lacérées de textes grandiloquents. Cette emphase documentaire percute le drame amoureux, lentement mis sous séquestre par une machine administrative épouvantable. On assiste éberlué aux grands écarts narratifs, explorés par plusieurs régimes d'images. Pour tenir son film monstre, Bellocchio rejoue Psychose (Hitchcock), soit la pathologie la mieux partagée pendant la seconde guerre mondiale. Sa mise en scène fait carrément disparaître l'acteur incarnant le dictateur à mi-parcours pour laisser causer les archives édifiantes. Plus le régime grignote le pays, plus Mussolini broie la folle amoureuse, plus la passion fantasmée gonfle, plus le face à face tragique avec Ida Dalser se mue en confrontation d'images : la fiction cinéma contre la propagande documentaire de l'époque. Le visage martyr contre la statut hystérique. La couleur contre le noir et blanc. Reste les oripeaux d'une structure tragique, d'un corps couleur effondré et quelques images d‘archives psychotiques pour saisir une époque hystérique. La complexité d'une histoire incarnée par ses images en surrégime. Plus belle la fictionL'administration fasciste enferme Ida Dalser dans un hôpital psy. Benito junior, arraché à sa mère et élevé par l'administration fasciste, mime atrocement son père vu dans les images d'actualité. Sur l'écran, non seulement la propagande documentaire tue la fiction amoureuse, mais aussi la filiation pourrie. La boucle pathologique alimente les héros en marge de la grande histoire, comme une partie du peuple s'emballe dans la folie guerrière et nationaliste. On n'est pas si loin des préoccupations esthétiques de Tarantino avec Inglorious Basterds ou la Walkyrie de Bryan Singer. Des tentatives cinématographiques pour renverser des régimes politiques, pour sauver (Ida) ou l'Allemagne (Walkyrie) ou tout simplement le monde (Basterds). Clairement, la mise en boite de ces régimes d'images passe par le genre. Ca donne le cinéma d'exploitation pour Tarantino, le film de guerre pour Singer et C'est pourquoi Bellocchio glisse du Plus belle la vie dans son opéra hyper stylisé. C'est pourquoi il puise dans la reconstitution "vue à la tv". Ca balance pas mal les fumigènes à deux balles pour filmer l'hystérie collective. Ca gonfle les gros plans sur quatre figurants pour une manifestation dans la rue. Ca pousse les codes du docu fiction tellement prisés sur les chaines du service public en introduisant des images d'archives dans la reconstitution studio. Manque presque Stéphane Bern pour faire le guide dans le mausolée de la tragédie. Et là, c'est du lourd. Les grandes questions débarquent sans l'air d'y toucher. 70 ans plus tard, que peut faire le cinéma à propos de la grande séquence barbare européenne ? Comment à nouveau éviter le pire ? Que peut faire la fiction salvatrice contre le roman national à visé guerrière ? Quand la petite fille de Mussolini monte sur les planches politiques, le cinéma fait sa lecture d'une société en toussotement. Photo : Inglorious Basterds de Quentin Tarantino Les hérosD'une certaine manière, ça cause "uchronie", approche chopée par Richi qui a fait des études. Dans l'air vicié de l'époque reconstituée, l'hypothèse subversive d'une fiction pour sauver de la folie fait son chemin… Et si le coup d La contre offensive passe par le genre. Les Basterds foutent le feu aux nazis. Le colonel Stauffenberger pense reprendre la main sur le nazisme pendant 20 minutes. Ida Dalser souhaite atteindre Mussolini avec son idylle fouareuse. Tous ces héros percutent leur fiction dans le merdier ambiant. Une alternative rêvée un instant, butée contre l'atrocité d'un réel. On sait bien, les guerres du 20 ème siècle sont aussi des batailles d'images. Le cinéma, colle à son époque, trace son chemin dans le flux des informations avec sa distance presque littéraire. Avec les années 2000, on passe la surmultipliée. D'une certaine manière, un acteur hante le cinéma sur cette question. C'est notre bon vieux Tom Cruise, décidément percuté par les grandes violences historiques. De Né un 4 juillet – Oliver Stone à La Guerre des mondes – Spielberg, en passant par la Walkyrie – Bryan Singer, le zozo pourrait rejoindre l'équipée sauvage d'un Tarantino. De quoi faire une virée dans une Italie à la berlue ou la France en quête d'une improbable identité nationale officielle. Et composer des images multiples, complexes, justes. Photo : Walkyrie de Bryan Singer
DS |