Alors que Jack Bauer ne cesse de foutre des coups de pied dans la fourmilière, que les disparus de Lost commencent à réaliser qu'être rats de laboratoire, c'est plutôt pas cool, la télé vient faire la nique une nouvelle fois au grand écran, en lui piquant cette fois-ci ses plus grand réalisateurs.
Ca s'appelle Masters of horror et même si ça ressemble à un slogan de M6 boutique (Pierre Dhostel est un génie outrageusement sous-estimé), on est bien obligés de constater que ce coup-ci, on ne nous trompe pas sur la marchandise (Pierre Dhostel est quand même un génie).
Le dîner des pas cons
Au début, c'est juste une bouffe dans un resto. Entre réalisateurs d'horreur. Mick Garris, réalisateur mollasson spécialisé dans les adaptations de bouquins de Stephen King à la télé (c'est le mec qui adore foncer dans le mur en réalisant des trucs inadaptables comme Le fléau ou un remake télé de Shining cette fois-ci conforme à la vision du King) invite des potes réalisateurs. Il y a Tobe Hooper, Joe Dante, John Carpenter, Stuart Gordon, Guillermo Del Toro (le nombre de maîtres présents varie selon les récits du repas). Pas des manches, quoi. Quand un anniversaire se fête à la table d'à côté, les réals lèvent leurs verres et Guillermo Del Toro balance en riant "les maîtres de l'horreur vous souhaitent un joyeux anniversaire !".
Et hop, v'là que les huiles réfléchissent puis, entre deux rots de réalisateurs cultes, décident de bosser ensemble. C'est Garris qui produira le projet et on gardera le nom trouvé par Del Toro.
Carte blanche est donnée à treize réalisateurs volontaires ou démarchés par leur importance dans le genre. Résultat : A Garris, Hooper, Dante, Gordon, Carpenter s'ajoutent William Malone, John Mac Naughton, Lucky Mac Kee, Larry Cohen, Don Coscarelli, John Landis, Takashi Miike, et Le Dario Argento. Del Toro, trop occupé par la réalisation de son Labyrinthe de Pan, ne pourra participer à cette véritable partouze de génies.
On le voit, à part Garris et William Malone, gentil faiseur venu de chez Corman, tous les cinéastes cités font plutôt partie du haut du panier et leur seule présence aurait plutôt tendance à foutre la bave au lèvres de l'amateur de films barrés. Reste à définir les règles (tout le monde doit tourner le film dans des délais serrés et bénéficie de la même équipe des effets spéciaux, les très organiques Nicotero / Berger) et à leur assurer une totale liberté dans le choix de l'histoire à mettre en images (adaptation d'une nouvelle ou scénario original) et zou, en route vers une anthologie pas loin d'être anthologique.
Ces zombies qui nous questionnent
Avant, c'était simple : les morts se relevaient pour aller becqueter illico les crétins qui passaient par là.
C'est George Romero qui avait fait la règle dans sa nuit des morts vivants fondatrice. Fulci, Lenzi et plein d'autres ritals avec un nom qui se finit par un i lui emboîtèrent le pas et les américains se lancèrent aussi dans la sé
rie B des films de morts-vivants (Dan O'Bannon et son retour des morts-vivants sommet de bisserie). Sauf que Romero dans ses quatre films de zombies, en profitait pour nous montrer notre monde vu par les morts et causait toujours autant politique que viande froide (remarquez, depuis Gordon Hershell Lewis, le créateur du gore, ça va souvent ensemble).
Et voilà que des petits salopiots en rajoutent une couche, bouleversent les règles pour aller plus loin.
Danny Boyle et Zack Snyder décident d'en faire des fans de Speedy Gonzales (28 jours plus tard et le remake de Zombie), Edgar Wright et Simon Pegg commettent un Shaun of the dead référentiel, fun et drôle, Romero lui-même dans son Land of the dead fait encore avancer le schmilblick en émettant une possible cohabitation zombies / vivants (puisqu'ils sont là, il y a peut-être moyen de les laisser vivre et s'organiser). Et dans le frenchie Les revenants, voilà qu'on réfléchit aux modalités pratiques voire administratives de la vie aux côtés de ceux qui étaient morts.
Enfin, voilà quoi, quand on regarde bien, les films de zombies, sous-genre des films d'horreur, sont toujours très politiques. C'est comme ça.
Rendre crédible le retour des macchabées à la vie implique de s'interroger sur la place des morts et surtout celle des vivants. Faire revenir les morts, c'est ainsi forcément porter un regard de l'extérieur sur le monde. Prendre du recul, quoi.
Ca tombe bien, Joe Dante adore le vitriol, la politique et les zombies. Le v'là qui nous fait le coup des morts-vivants pour Masters of horror.
Photo : Land of the dead de George A. Romero
L'homme du dérèglement
Trouver Joe Dante parmi les maîtres de l'horreur nous permet de constater l'importance du bonhomme. De ses Piranhas produits par Corman en passant par les gremlins de Spielberg, le petit Joe, pourtant assez intimiste sur ses derniers films, ne bénéficie pas a priori du titre qui va si bien aux Carpenter ou autres Argento, cadors reconnus du cinéma qui tache rouge. Un artisan zélé mais pas un chef de file, pourrait-on dire. On se trompe.
Et on se plante sur toute la ligne parceque son Vote ou crève, plus que l'exercice réussi d'un petit malin, prouve qu'il en a au compteur, le Joe. La thématique de Dante qui se dessine ici et rejaillit sur ses précédents films est celle de la perturbation. Le grain de sable qui mène au pétage de plomb. Ce dérèglement peut avoir lieu dans un petit village américain (Gremlins, le très mésestimé Small Soldiers), dans le corps humain (L'aventure intérieure mais aussi Hurlements) ou dans un pays (The second civil war). Et on se souviendra tous que le petit Joe avait pris son pied à délocaliser les Gremlins en ville juste pour les voir mettre New-York à feu et à sang (Gremlins 2, aussi jouissif que le premier, l'un de ses films donnant l'impression que le mec à la barre donne tout). Comme si la tutelle productrice de Spielberg l'avait empêché d'aller au bout de son délire dans le premier film et que, succès public oblige, il en profitait enfin. L'expérience, aussi kiffante qu'elle aie été, a tout de même grillé Joe des studios.
Ici, dans le giron finalement protecteur et stimulant de la série télé (on est loin du temps de l'ORTF dites donc), certainement motivé par le fait de partager l'affiche avec les plus grands, Joe se lache.
Des zombies reviennent en pleine élection présidentielle pour voter contre le sortant. Parcequ'ils sont morts au combat, en Iraq, et qu'ils ne veulent pas que ça continue. Pas moyen de les tuer, il faut les laisser voter pour qu'ils meurent pour de bon.
Un pitch sublime pour une histoire aussi directe que suicidaire, surtout à la télé, pourrait-on penser. Oui mais voilà, on est allé chercher Joe pour lui laisser sa liberté alors maintenant il faut pas le chercher.
Un fi
lm ouvertement politique autant qu'un vrai film de zombie. Le grand kif. Au détour de deux scènes, Dante paie son tribut à ses glorieux aînés, en refaisant la scène d'ouverture de La nut des morts vivants (un couple qui va se recueillir sur la tombe d'un mort alors que des zombies se réveillent, les obligeant à prendre la fuite) et en montrant, parmi les tombes qui s'ouvrent, celle de Jacques Tourneur. Romero, Tourneur, les deux premiers gars qui ont sorti le film de zombies du sous genre des films de vampires (le sous-titre du Dracula de Bram Stoker est The undead / le non-mort). Et si Romero a balisé le genre, c'est Jacques Tourneur qui, en 1943, a montré pour la première fois un mort-vivant qui revenait pour que justice soit faite.
Et discrimination positive ou pas, effet Roselmack ou pas, il se trouve que chez ces pros du mort qui marche à deux à l'heure, le zombie est souvent noir. Comme le leader des machabbées ambulants de Vote ou crève. Les minorités ont beau se faire baiser, un de ces quatre, elles risquent bien de se faire entendre.
Modeste, Joe Dante nous dit, par ces deux références, qu'il n'a rien inventé, que les morts se relèvent toujours pour des raisons politiques. C'est cool. On attend avec impatience que Josée Dayan se bouge pour réaliser pour TF1 un téléfilm qui montrerait les victimes de la canicule 2005 becquetter Chirac, Jean-François Mattéi et sa chemise à manches courtes.
Alors voilà : Vote ou crève a beau être juste un épisode de série télé, on a décidé, à Palma, de le classer (aussi) parmi les films. Parcequ'il en a toutes les qualités formelles, parcequ'il a été filmé dans les mêmes conditions qu'un long métrage. Parcequ'il va tellement loin qu'il ressemble furieusement à un film de Carpenter des années 70. Réjouissons nous : la subversion est de retour. On l'avait virée du grand écran à coups de compromis et d'impératifs commerciaux, elle rapplique par le petit. Il faudra bien s'y faire.
Photo : Vaudou de Jacques Tourneur
RN
Filmographie de Joe Dante (lien Imdb)