Vend Talbot
état moyen - 1ère partie
Wolfman (2010
) de Joe Johnston


C'est comme ça depuis la nuit des temps : parcequ'à force de traîner avec des gitans, un type s'est fait mordre par une bestiole, le pauvre gars se transforme en loup tous les soirs de pleine lune.
Ce pitch, tiré du film original des années quarante, est aussi celui du remake de Joe Johnston. Entre les deux, chaque réalisateur aura accomodé l'histoire à sa sauce pour raconter son histoire de lycanthrope. Comme si ce point de départ, reprenant des bouts de légendes européennes, était un peu encombrant (les autres monstres de la Universal trouvent tous leurs sources dans un roman fondateur et peu discuté).
S'intéresser à l'histoire du loup-garou dans le ciné, c'est voyager au coeur d'un mythe passionnant et maltraité.

Un seigneur peu honoré

Lorsque Lawrence Talbot (Benicio Del Toro) revient dans la demeure familiale, il retrouve un père isolé (Anthony Hopkins), peut-être un peu dingue, vivant dans l'obscurité. Négligence ou abandon, toujours est-il que le domaine victorien fait un peu flipper là où on aurait dû trouver, comme dans tout bon film gothique, un palace magnifique. Point de belle bâtisse ici : vu de la diligence l'approchant, le manoir Talbot tombe en ruines. Vu de prêt, c'est un squat de vieux bourge.

Le retour de Lawrence, ces première scènes où le fils réalise à quel point il est un étranger (l'air latino de Benicio n'y est pas pour rien) au milieu d'un champ de ruines, représentent à elles seules le délabrement dont les films de loup-garous sont victimes depuis des lustres.

Le lycanthrope, est ainsi le parent pauvre des mythes du fantastique. Un incontournable sinistré par des adaptations ciné pas vraiment à la hauteur du prestige de cette légende. Depuis le film originel (1941 - George Waggner, rien à voir avec Johnathan Hart), avec Lon Chaney junior dans le rôle du poilu, on compte donc sur les doigts d'une main les bons films de loup-garous. Ou comment être présent dans toutes les encyclopédies de ciné et dans l'imaginaire collectif ne garantit en rien un destin glorieux.

Il y a bien le remake de la Hammer, laquelle firme s'était donné pour tradition de refaire les classiques de la Universal en couleur et en ne lésinant ni sur le sang ni sur le sexe (ici bien plus présent que chez Waggner). Pour une fois, bizarrement, Terence Fisher, préposé comme d'hab à la réalisation, prend ses distances avec le film original, laissant de côté les personnages principaux et l'Angleterre contemporaine. Exit la lande et son fog, direction l'Espagne et son Oliver Reed alors débutant mais très poilu quand il veut. Premier remake sérieux (Abott et Costello s'étaient déjà chargés de parodier), première prise de distance et gros succès à la clé.

Au passage, le film se paie l'une des plus belles affiche du cinéma, iconisant son héros-monstre-victime comme jamais. Joe Johnston s'en souviendra, gardant au passage la chemise blanche déchirée. Encore un film Hammer qui se hisse haut la main au niveau de l'original en devenant une splendide variation sur le même thème.
Il valait mieux puisque le loup-garou retourna dans sa tannière pour un bout de temps, du moins pour les anglo-saxons.

Parceque si Larry Talbot (plus qu'une voiture, le personnage principal des films de loup-garous) a pris l'habitude de se faire rare sur nos écrans, les espagnols ont bouffé du lycanthrope par la grâce (et surtout la folie) de Paul Naschy, acteur-scénariste-réalisateur à la carrière prolifique qui, avec son personnage de Waldemar Daninsky, aura interprété le mec à poil dans une dizaine de films dont le bien barré Curse of the devil, judicieusement retitré ici L'empreinte de Dracula ! Pas l'ombre du vampire hongrois dans ce film mais le suceur de sang est tellement plus vendeur que le gros poilu qui hurle à la lune que les distributeurs, entre deux joints / calculs d'exploitation (rayer la mention inutile en fonction de vos opinions politiques), ont vite tranché.

Paul Naschy, en grand amoureux du fantastique et passionné de lycanthropie, aura été le cinéaste le plus fidèle à la légende racontée par le film Universal. Alors on arrête de se moquer en matant la photo un peu craignos de Dominique Salon affamé du film et on pense à toutes les purges loup-garienne qu'on a du se taper sur les écrans français pendant que les geeks ibériques kiffaient le Naschy. Paulo y croit dur comme fer et prend un sacré plaisir à raconter la même histoire de malédiction pileuse. Evidemment, ça tire le mythe vers le bis et on ne s'en plaindra pas.
Bon, c'est vrai que tout celà sent bon les craignos monsters mais tant d'acharnement et de dévouement à ce personnage force le respect. Surtout que pendant ce temps, les mauvais films de loup-garous se ramassaient à la pelle.

Photos : La nuit du loup-garou de Terence Fisher / Curse of the devil de Carlos Aured

Cachez ces poils que je ne saurais voir

Si on excepte donc les deux classiques et Paul Naschy, la consigne, pour produire un film de loup-garou, semble avoir été d'adapter à tout va. Actualiser un mythe à bout de souffle pour le déconnecter au maximum de ses origines gothiques voire féériques (la première apparition du poilu date, rappelons le, d'une rencontre avec le très gérontophile petit chaperon rouge). Et dans le tas d'adaptations, les bons films se font rares et les grands films pointent aux abonnés absents.

Ainsi, pour un Loup garou de Londres ou un Wolf, relectures campys pour l'un, métaphorique pour l'autre, il faut tout de même se taper Cursed, où comment Wes Craven loupe sa version du mythe, ou encore Dog soldiers, premier film d'un Neil Marshall n'ayant pas encore réglé sa mire (sympa mais chiant). Par décence, ne parlons pas du Loup-garou de Paris. Hurlements ? Un peu surestimé. La compagnie des loups, du débutant Neil Jordan ? Très beau mais une fois les effets spéciaux passés, on baille un peu. Tout le monde ne s'appelle pas John Landis, capable de clamer son amour du poil dans deux fleurons bien différents : Le loup garou de Londres et, ne l'oublions pas, Thriller.

Jusqu'à présent, le meilleur film récent traitant de lycanthropie était finalement Ginger Snaps, un petit film sorti directos en vidéo, jouant lui aussi la carte de la relecture (deux soeurs solitaires un peu zarbis : l'une des deux voit ses première règles s'accompagner d'une drôle de propension à avoir les poils et les dents qui poussent les soirs de pleine lune). Ginger Snaps est un super film, passant le mythe à la moulinette du teen movie et inversant le stéréotype (ici on a droit à une louve-garounette, superbe d'ailleurs) mais l'anonymat qui a accompagné sa sortie montre bien le peu d'intérêt du public et de la profession envers ce mythe pourtant si riche.

Le loup-garou a donc fini par se diluer pour réapparaître par bribes, affadi, affaibli, au détour d'un Wolverine gardant du Talbot originel la bestialité et les griffes ou dans des version safe sex (comprendre sans poil et sans griffes), telles Jekyll et Hyde.  Rappelons que pendant ce temps, Frankenstein traverse le temps tranquilou, directement (le film de Branagh) ou indirectement, puisque les enjeux du roman de Shelley se prêtaient formidablement à l'actualisation (Robocop, par exemple).
Et que dire des vampires, cadors des Universal monsters faisant péter le box office dès qu'ils pointent le bout du nez, c'est à dire tous les deux mois. Condamné à jouer les seconds rôles (l'exemple des franchises Twilight ou Underworld est ainsi éloquent, avec leurs lycans jouant les faire-valoir de leurs rivaux vampires), on attendait fébrilement le moment où le lycanthrope allait revenir au grand jour.

Photo : Ginger Snaps de John Fawcett

Le piège du symbole

C'est comme si, perdu par l'évidence psychanalitique qu'il illustre, le loulou n'avait aucun profit à tirer de son passage au ciné. On sait que l'homme a une part bestiale : à quoi bon se faire chier à verser dans le fantastique ? A ce titre, Wolf est un bon exemple, Nicholson et Mike Nichols étant parfaits dans la partie comique du film mais dès qu'il faut verser un peu dans l'imagerie traditionnelle, ça pédale un peu dans la semoule (et vivent les trampolines archi craignos). Son réalisateur est si mal à l'aise que tout le monde se serait fort bien accomodé d'un Nicholson sans maquillage pour jouer les loup-garous : il lui suffisait de froncer les sourcils !

En gros, Nichols était davantage intéressé par la métaphore que par le decorum. Et ne lui parlez pas de romantisme : Wolf est un film malin, prenant le genre un petit peu de haut, faisant mine de l'épurer afin de le rendre acceptable. On s'en foutrait si le film était une réussite totale. Le résultat reste cool (Nicholson !) mais reste le cul entre deux chaises. Dommage, à l'époque, on aurait voulu tenir là un nouveau classique. On sortait du Dracula de Coppola, faut dire, alors on était peut-être trop exigeants.

Pour tout fan du fantastique, il y a tout de même un petit pincement au coeur à assister ainsi à la dissolution d'un grand mythe dans une symbolique quelquefois maligne mais souvent convenue. Il suffit de revoir le film originel, Lon Chaney junior avec son brushing et son pull qui titube dans un décor enfumé : un film très premier degré, un appel à l'innocence du spectateur, obligé de laisser son cynisme à la porte s'il ne veut pas rigoler.

Le film de Waggner, au budget rachitique si on le compare à ses frérots Dracula et Frankenstein (on y revient toujours), nous permet de mesurer la différence entre symbolique et poésie. Ici point de démonstration ou de parabole à faire, et le réalisateur n'a semble-t-il aucune envie de nous montrer à quel point il est malin. Au contraire, il tente le coup de nous faire avaler la possible transformation d'un grand gaillard en une sorte de loup qui marche et qui tue contre sa volonté. Larry Talbot n'est ni Hulk, ni le docteur Jekyll. Plus qu'un sujet de psychanaliste ou l'objet d'une réflexion sur les pulsions, il est un concentré de régression humaine. Des poils, des griffes et des difficultés à marcher. Du loup-garou, les réalisateurs suivants auront voulu prendre le plus présentable en oubliant le principal : la perte de l'humanité par un retour forcé à une nature sauvage peut aussi émouvoir. C'est beau, c'est triste, et ça traverse les âges les doigts dans le nez.

2010 sonne comme l'année de la revanche : grâce à Joe Johnston, hurler à la lune n'est plus honteux (par contre, chanter comme Garou, ça donnera toujours envie de se racler la gorge). On commençait vraiment à douter de l'intérêt de cette mythologie du grand méchant loup, au decorum si codifié. On avait tort.

Photo : Le loup-garou de George Waggner

La seconde partie de cet article est consultable ici.

 

 

 

RN

Filmographie de Joe Johnston (lien Imdb)