Monument aux morts
Cold Case
- série créée par Meredith Stiehm


Les dossiers s'empilent au sous-sol. Une équipe de flics farfouille les boites à la recherche des affaires non résolues. Cold Case sort les vieux dossiers, refroidis par les années, dans l'impasse et l'oubli. Par ce geste inaugural, la série remonte le temps et débouche sur du lourd : des hommes et femmes en arrêt sur image sur les sommets d'un drame, oubliés dans le plus rien.

Ce sous sol joue à la banque d'histoires. Les allées se composent de grandes étagères, sur lesquelles s'empilent les boites grises avec étiquettes gribouillées. Ouvrir Pandor agite les comptes rendus, procès verbaux, témoignages, autant dire un passé figé sous forme administrative. Cold case descend d'un étage et réalise un pari fou : réinjecter des corps dans la paperasse. Remettre la vie dans la mort. Reprendre le cours d'une narration stoppée nette dans le passé.

Pour les lecteurs scientifiques abonnés à Palma, ça donne la courbe suivante : un point de départ chaud (l'action elle-même), puis son lent refroidissement dans une boite tamponnée par l'oubli et enfin, 3 ème acte, la reprise de cette même action mais réchauffée par le présent sous le feu des témoignages des survivants. Autrement dit, une même histoire dédoublée et conjuguée en parallèle, à des années d'intervalles.

Victoire chaude de la musique

Ben oui, chaque épisode dédouble sa narration en deux directions distinctes : un passé recomposé (intro sous forme de flash back ensuite démultipliées par les témoins) et un présent simple, forcément travaillé par la question (l'enquête proprement dite). Les deux lignes tournicotent sur elles mêmes pour grimper lentement vers la révélation d'un vrai, point de vue kaléidoscopique pour décoller vers the séquence finale. C'est la fameuse cristallisation des personnages (morts et vivants), époques (passé et présent) et émotions (avouées et contradictoires). Une vérité effective et affective, tourbillonnante, génialement nuancée par les points de vue mêlés. Le générique de fin retrouve enfin le sous sol et une main administrative classe une dernière fois le dossier.

Chaque Cold Case développe sa trame sur une architecture super utilisée en musique, singulièrement par un zozo nommé J.S. Bach. Il appelait ça l'art de la fugue. C'est-à-dire une structure joliment définie par notre Larousse adoré : Écrite à 2, 3, 4 voix ou plus, la fugue comprend trois parties : l'exposition, le développement, la strette. Dans l'exposition, le sujet alterne avec la réponse, tandis qu'apparaissent le contre-sujet, puis la coda. Dans le développement, les divertissements relient les entrées successives du sujet. Dans la strette, les entrées du thème se succèdent à intervalles beaucoup plus rapprochés que dans l'exposition.

Pas simple ? Ben si, regardez :

L'exposition correspond au pré-générique de chaque épisode. Elle dessine un drame passé, dont la légende voudrait qu'elle soit tournée avec la pellicule de l'époque. Plusieurs possibles échouent vers un angle mort sur laquelle l'enquête butte et provoque un classement sans suite. Le passage du chaud au froid.

Le développement prend la forme d'une enquête avec les différentes voix (les témoins). Ce réchauffement du cold case mêle flash back et présent dans un long flux alterné.

La strette fait son final. Et c'est super beau ! Chaque épisode se clos par un clip musical (tu m'étonnes !). Les voix comme les liens se resserrent en un seul flux magnifique, véritable bloc d'émotions. Passé et présent, chaud et froid, mensonges et vérité, vivants et morts se retrouvent pour une dernière danse avant, cette fois, le classement définitif.

Cette puissance musicale emporte les personnages. Une expression à la fois intérieure (les sentiments enfin révélés) mais aussi générale car appartenant à une communauté (le tube d'une époque). La séquence sonore, sans un mot, emporte les corps vers leur propre tragédie (passé) pour mieux la dépasser (présent). Un instant où nous sommes précisément au croisement des grandes questions humaines (vie et mort, amour et haine, solitude et vie en groupe…). La ritournelle accouche d'une catharsis métaphysique quand le mot à mot judiciaire semble épuisé. Cette puissance poétique joue la sympathie (les personnages sont connectés les uns les autres en un flux poétique) et l'empathie des spectateurs, témoins émus (musique et narration), mais toujours à distance (le passé).

Les flics, en arrière plan, sont nos intercesseurs dans cette incroyable machine à remonter le temps et les émotions. Juste pour ça, Cold case mérite un 7 d'or + une Victoire de la musique.

Dans la boite

Retour aux boites filmées en génériques à l'ouverture et fin des épisodes. Ces coffrets à rappellent directement les installations de Christian Boltanski. Soit une infinie précaution pour exposer un rangement raisonné de nos mémoires intimes. Pas tant l'intérieur (ouvrir les boites chez l'artiste n'est pas nécessaire), mais par une simple présence physique des contenants. Les boites sont là, devant nous, et leur vision suffit à incarner le combat des vivants pour ne pas disparaître dans l'oubli. Les voir, c'est remettre sur le tapis les traces éparses (preuves) d'événements à jamais effacés ou presque. Les voir appelle toute notre attention. Et nous butons. Et nous nous rappelons. Nous. Le mouvement se retourne vers soi… et nos propres souvenirs.

Boltanski joue le fonctionnaire traqueur de disparition. Une ambivalence entre les éclats de vie enfermés dans les boites et le classement administratif des morceaux de vie. Précisément, cette nuance est à l'œuvre dans Cold Case. Comme les monuments aux morts sur les places de village.

Chaque trace confronte l'anonymat avec un indice précis (un nom et un prénom sur la pierre). Et comment ne pas suivre le mouvement avec Spielberg et son intérêt pour les listes, les signatures en générique de fin (Le Terminal), tous ces personnages au cœur des tragédies, de Schindler au zozo coincé dans un aéroport ? Et puis tiens, le cinéma c'est quoi avec sa lumière dans le projo ? Une tite projection et ça repart…

Photo : Les registres du Grand Hornu de Christian Boltanski (1997)

Dans ces histoires surgies du passé, déroulé et traces sont posés sur le même plan. Les preuves délivrent une situation bloquée pour permettre le passage de témoin entre morts et vivants. Une trace venue de loin, enfin déposée directement dans nos mémoires spectatrices. Quasi des minis religions (le lien) mais sans les dogmes. Au contraire, le doute, la fragilité, le système D tiraillent les vérités génialement instables. On échappe, par la grâce du temps, au jugement social surpuissant. L'inverse d'une hyper réaction politique suite à un fait divers.

Une question taraude sans cesse la série : comment, à cette époque, en étions nous arrivés là ? Pourquoi un tel drame ? Quels sont les éléments mis en place pour déboucher sur une telle merde ? Cold case, mine de rien, mixte l'enquête policière avec le travail d'historien, aussi bien sur l'intime mais aussi sur une époque. Merci le fait divers, sommet incandescent de vies et d'époques.

Dans cold Case, on frise la grande classe. Car malgré l'horreur, le temps fait son travail. Un lien est à nouveau établi. Par la même, un début de compréhension.

Rosebud

On retrouve ce sublime travail dans l'enquête menée par Orson Wells avec son célèbre Citizen Kane. Un magna de la presse disparaît et chacun y va de son interprétation, voir de son procès. Le gros bazar tourne autour d'un secret, enfoui, enfantin, fragile, intime. Le décalage entre les forces produites pour révéler une vérité toute petite et l'armada d'une mise en scène époustouflante, l'agitation des personnages aux quatre coins des Etats-Unis, la presse emballée ouvre une faille et offre aux fantômes malades un dernier tour de piste parmi nous. Un salut. Un au revoir.

Quand le présent agité ne permet guère de voir le Rosebud, le passé fait une place dans le présent. Un non lieu (pas un vide, mais un espace temps indéfini) pour nous questionner indirect. Un chemin de traverse, développé épisode après épisode. Un réchauffement des cœurs par la poésie de la musique, dans notre présent tenté par la sentence comme unique solution. On est loin, très loin de la prison pour les gosses de 12 ans.

Photo : Citizen Kane d'Orson Wells

 

 

 

DS