Un esprit vain dans un corps sain
Dr House - saison 1 (TF1
)

Harlequin série blanche

Grey's anatomy et Urgences qui cartonnent, pas de quoi fanfaronner : les téléspectateurs aiment les séries hospitalières.
Lesquelles sont si chiantes et bien pensantes qu'elles n'ont a priori pas leur place à Palma. Depuis la derrickienne clinique de la forêt noire, il y a toujours un gamin super malade ou un mourant en phase terminale pour vous arracher les larmes à l'oeil. Qu'on y ajoute du cul (Grey's anatomy) ou de la morale (Urgences), rien n'y fait, ces séries en blouses ont bien l'air d'être un genre avarié. Il n'y a guère que Jamel, Eric et Ramzy pour sauver l'honneur des infirmiers avec leur H inégal mais sympa.

Alors qu'on ne l'attendait pas, l'oiseau rare a pointé le bout du bec. Il s'appelle Docteur House, il a une petite barbe de trois jours et il crèche au printemps sur TF1. Oui, TF1, la chaîne bien décidée à dégoûter définitivement les téléspectateurs des séries, entre une diffusion inutile de 24 (la série passe tellement tard que les geeks susceptibles de la voir à cette heure l'ont déjà téléchargée depuis 2 ans : ça valait le coup de l'acheter, Etienne ! - les autres dorment) et le rythme de gavage d'oies imposé aux fans des nullards experts. On ne se refait pas : TF1 décide de passer House bien tard, évidemment dans le désordre, et censure au passage quelques épisodes, histoire de pouvoir coller un sticker "épisodes inédits" sur les coffrets de DVD.
Minable, mais même dans ces conditions, il est bien difficile de ne pas baiser les pieds de Le Lay et Mougeotte (ou de leurs remplaçants) tant la merveille valait le coup d'oeil.

Ce que ça raconte ? Dans une clinique chicos du New Jersey, Gregory House (Hugh Laurie, génial) est un médecin super fortiche mais arrogant, cynique, asocial et misanthrope.
Depuis un mystérieux accident, il boîte et est devenu accro à la morphine. Chaque épisode de la série s'articule autour d'un cas principal, que House et son équipe va essayer de diagnostiquer puis de soigner.

Jusqu'ici, ça pourrait être classique mais deux choses vont se faire un plaisir de tirer la série hors de la fange hospitalière : la personnalité du héros, ses méthodes, et peut-être bien ce qu'il faut appeler des choix d'écriture qui enterrent la concurrence et nous foutent la banane.

Le patient est un suspect

"L'équipe du docteur House confronte ses hypothèses, essaie des traitements, se trompe souvent et aggrave le cas du patient. Heureusement, House trouve presque toujours la solution à temps, avec parfois une certaine chance..." dit monsieur Wiki. C'est que, aussi désagréable et morphinomane puisse-t-il être, le docteur House est un super fortiche du diagnostic.

Et l'élaboration de ces diagnostics est le passage obligé de la série. L'équivalent d'une scène de torture dans 24. Parcequ'ici, House et ses collègues ne cessent de se fritter pour trouver les causes des maladies. Et plus que de diagnostic, on devrait parler de mobiles tant on considère systématiquement le patient comme un menteur.
Du coup, la fiction hospitalière est tirée vers la série policière. Belle hybridation. Plus jouissif que croiser Harlequin série blanche avec Sex and the city (Grey's anatomy) ou avec le jour du seigneur (Urgences).
Ici on croise l'hôpital avec un poste de police. Et ça va loin : puisque le malade ment, il faut fouiller chez lui comme on le ferait dans le cas d'une enquête criminelle. Et un épisode sur deux comporte une fouille (illégale) du domicile du malade. En fait, avec Dr House, le patient est carrément un suspect.
Cette belle hybridation est l'oeuvre de Bryan Singer, petit gars derrière les deux premiers X-men et le beau Superman returns (notez que pour les mutants en collants, on lui reprochait déjà de ne pas se lâcher dans un genre mais de touiller film de super-héros et drame social - un récidiviste donc).

Singer produit House et en réalise quelques épisodes. Pas de suprise donc à trouver en son personnage principal une caractéristique rare chez les autres mais essentielle chez lui : le héros qui doutent de sa légitimité.
Comme Supermec ou les x-men, le pouvoir de House est un fardeau et l'utiliser revient à le mettre dans une humeur massacrante, même si House est toujours de mauvaise humeur (un peu comme Fillon mais avec de l'intelligence). D'ailleurs, dans la filmo de Singer, ça marche aussi dans l'autre sens, avec des monstres qui font tout pour cacher leur "gloire" passée : remember Keyzer Soze qui se déguise en boiteux (pour le spoiler, il y a prescription) ou le vieux SS arthritique et donc boiteux du mésestimé "Un élève doué". Si quelqu'un est volontaire pour écrire une thèse sur les héros qui boîtent au cinéma, on ne saurait trop lui conseiller de s'intéresser, au p'tit Brian, tiens.


Un élève doué de Bryan Singer

Dans le paysage télé actuel hyper concurrentiel, remercions donc le docteur House pour son efficacité toute médicale puisqu'il nous guérit de deux maux :
- avec sa manie de détailler la recherche de diagnostic pas à pas, il botte le cul aux experts et leur imagerie high-tech aussi grotesque et tape à l'oeil qu'inutile puisque ces flics L'oréal résolvent toujours leurs affaires avec un honteux coup de chance.
- faire du malade non plus un personnage à sauver mais le vecteur d'une quête quasi existentielle en remmettant sa parole en cause nous délivre d'Urgences et ses bons sentiments trop boy-scout pour être honnêtes. Disons que ce n'est pas vraiment la même came.

Un air de Conan Doyle

Et tout était pourtant dit dans le générique.
C'est important un générique dans une série télé.
Le seul truc qu'on voit dans chaque épisode. Et qui doit caractériser la série auprès de la ménagère de moins de 50 ans pour qu'entre l'aspirateur et la lessive, elle sache exactement à quoi elle à affaire.
Bon, à Palma, on n'est pas des ménagères, c'est connu. On serait même plutôt du style à disséquer ce générique tout zarbi au lieu de passer l'aspi : des gravures médicales qui se superposent à des paysages, des photos. Un dessin, une image. Comme si les gravures étaient le papier calque de la vie. Une obsession dogmatique. Ce qui colle pas mal avec les méthodes du bon docteur, qui personifie les virus et qui fait parler les hypothèses. Qui fait de la médecine une science d'investigation toute mathématique, débarrassée de ses oripeaux sociaux (d'où la mauvaise humeur et le plaisir d'appuyer là ou ça fait mal).


Basil Rathbone dans le rôle de Sherlock Holmes
(15 films entre 1939 et 1953)

Crachons le morceau : avec son kif de la recherche qui tourne à l'enquête, il pète assez vite aux yeux que House est une adaptation officieuse des aventures de Sherlock Holmes. Un ancêtre prestigieux avec qui il partage aussi son humeur massacrante.
La dépendance à la morphine, la canne en bois, l'adresse du héros (221 B, comme 221 baker street pour le détective de Conan Doyle), un dénommé Moriarty qui l'abat en fin de première saison, tout y est. Même le fidèle Watson est là. Il s'appelle Wilson mais c'est tout pareil (House et Wilson pour Holmes et Watson). Différence notable : la canne ne sert pas à faire classe mais se justifie par le handicap de House. C'est peut-être un détail pour vous, disait France Gall dans la chanson nulle de Berger, il se trouve que tout se passe comme si House était un descendant de Holmes contraint de mettre ses vélléités de chasse au tueur au placard parcequ'il ne peut plus courir.

House serait donc un Holmes boiteux. Un détective privé au sens propre. Privé de chaleur dont le lot sera d'enquêter pour rafistoller le corps des autres. Un cynique qui a le coeur et la jambe sclérosées. Sautet appelait ça un coeur en hiver et House ressemble pas mal au Daniel Auteuil du film. Sauf qu'ici trouver le remède fait encore kiffer House alors que l'autre est si froid qu'il plaque Emmanuelle Béart. Le con.
Voyez son ton désagréable et sa façon d'être au dessus des civilités au nom de la vérité. Pour House, la vie en société et des choses aussi connes que la politesse sont autant d'obstacles à son efficacité. Il se fout de la morale et n'hésite pas à envisager le plus inattendu pour sauver un malade (souvant le pire, de l'inceste à la maladie vénérienne honteusement cachée).
Pour House, la morale est un écran de fumée dans sa recherche de diagnostic. Et comme diagnostiquer c'est guérir, la morale est donc ici mortelle pour le patient.
Sublime ironie, House fait tout ça pour sauver des vies. Il pourrait être mécano ou luthier, mais il est médecin. Un sauveur nihiliste.

 

 

 

RN