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Lost - saison
3 (TF1)


Ca fait un bout de temps que Lost est sur le pallier de Palma. Mais écrire sur Lost est un problème.

La saison 1 aurait nécessité au moins un article, mais comment ne pas déflorer certains secrets de l'ïle en causant de la série ? Surtout que si Lost a toute sa place ici, c'est précisément pour la qualité de sa narration et sa façon de mettre son spectateur sous dépendance. Jack Bauer nous fait transpirer pendant ses vingt quatre heures annuelles, Lost nous fait gamberger. Un autre type de perfusion, quoi.

Après une premiere saison éblouissante (Ah l'ours blanc ! Ah Locke !) et une deuxième bien décevante, l'enjeu de la saison 2007, c'est un peu de se racheter auprès des fans, puisque de toute façon, il est impossible d'en gagner, de faire de nouveaux convertis (pour les studios, la tare des séries feuilletonnantes, c'est à dire qui se suivent d'une saison à l'autre, c'est que ceux qui ont loupé le début ont du mal à accrocher sans connaître le pourquoi du comment : il est loin le temps de Starsky et Hutch).

Alors on réinjecte du possible. Avec talent si possible. On donnne assez de réponses pour éviter que le spectateur s'énerve et on pose dix fois plus de questions.

On récapitule pour ceux qui étaient dans leur abri antiatomique :
- Saison 1 : un avion s'écrase sur une île, faisant des rescapés les participants à un drôle de Koh Lanta
- Saison 2 : en fait il y a un autre groupe de rescapés sur un autre bout de l'île (la queue de l'avion, nous dit-on, mais ce n'est pas sale)
- Saison 3 : L'île est habitée par des zozos tout bizarres et plutôt hostiles, alors zou, voyons voir ce qui a poussé des keums à signer pour le beau métier de geôliers pour disparus de plus en plus crados.

Bon ben voilà, on s'est tous excités sur la première saison et on a tous déchanté sur la deuxième.
On appelle ça le syndrôme Mulder. En souvenir de l'agent du FBI des X-files. C'est que Mulder, dans le duo qu'il formait avec la bonnasse quoiqu'un peu raide Scully, n'en pouvait plus de ne pas trouver les réponses à ses questions. Ou plutôt le pauvre Mulder trouvait bien quelques réponses mais ça relançait sans cesse la machine, de saison en saison, de conspiration en faux espoirs de clarification.
X-files est vite devenu un puits sans fond, de moins en moins compréhensible à mesure que les courageux fidèles se raréfiaient. Pour suivre X-Files, il fallait être un peu intégriste, ne rien faire d'autre qu'analyser tel regard ou tel dialogue, tout ça pour se faire ballader par Chris Carter. Un emploi à plein temps.

Si bien qu'il apparut très vite que le vrai complot dans lequel le pauvre petit Mulder s'était fourré, c'était la propension de ses créateurs à ne jamais répondre aux questions. Avec le recul, et malgré le plaisir pris devant cette série absolument exceptionnelle (à ceux qui sont tentés de cracher dans la soupe, on rappelera que des vampires et des extraterrestres à la télé, ça courait pas les rues - et le retour en grâce du fantastique au cinéma s'explique aussi un petit peu par le succès d'une série prompte à prendre le genre fantastique au sérieux), on se foutait un peu de la gueule du téléspectateur.

Malgré une adaptation ciné aussi casse-gueule que réussie (oui !), les X-files tombèrent dans l'oubli. Vite fait. Avant même de s'arrêter tout le monde fut lassé de la machine devenue roue libre, génératrice de questions sans réponses.


X-files - Combattre le futur de Rob Bowman

Faites entrer JJ Abrams

Alors c'est quoi cette île? Pourquoi ils sont tombés là dedans ? C'est fantastique ou pas ? JJ Abrams, créateur de la série, est-il juste un petit malin ou carrément un génie de la série télé digne de Patrick Mac Gohan ? Pourquoi les naufragés n'ont pas la pilosité de Demis Roussos depuis le temps passé sans un Jack Holt à proximité ?

Au risque de fâcher nos lecteurs, lâchons un premier spoiler : ce n'est pas dans cette saison qu'on aura nos réponses. Faut dire, la réponse, dans les séries télé, ça équivaut à un arrêt de mort. Voyez Clair de Lune, moribond après la si désirée consommation de l'idylle entre Cybille Shepherd et Bruce Willis (Ah, Cybille Shepherd). Voyez Twin Peaks, avec sa saison deux toute déflorée après la révélation de l'identité de Bob le vilain tueur en jean.

En bref, Prison break mise à part (sauf que la saison 3...), aucune série ne résiste à un virage à 180 degrés. Arriver au bout de l'intrigue principale est mortel. Conclusion : prendre le spectateur pour un con est donc vital. Il faut perdre le fan, le faire mariner le mettre sur des fausses pistes, user des pires retournements de situation. C'est le kif du sérial, le sel de l'écriture pour ces scénaristes à la Midas (le roi qui changeait tout en or, hein pas le pro du pot). Et tous ensemble, tenons nous par la main et félicitons encore une fois Jack Bauer qui, s'il torture comme un salopard et ne pisse jamais, évite l'écueil cynico-sérialesque en bouclant une histoire complète à chaque saison (une qualité de plus à mettre à l'actif de 24, définitivement au dessus d'un panier de séries pourtant bien fourni).

JJ Abrams a compris la leçon et n'a rien trouvé de mieux que de nous balancer, dans la deuxième saison, un pur remake de la première. C'était juste la même histoire avec d'autres personnages. Ah oui, on apprenait aussi l'existence d'une trappe sous l'île.
Une trappe. Niveau cynisme, il est pas mal le petit Abrams. On veut des réponses, il nous refile une trappe. Alors mon petit JJ, ça va plus du tout, ou tu lâches des billes, ou tu te mulderise. A toi de choisir mon gars.

Réponse de l'accusé : je vais tourner Mission impossible 3 avec Tom Cruise, ça va me remettre les idées en place.

Eh ben ça valait le coup. Parcequ'un chef d'oeuvre plus tard, JJ Abrams revient et il n'est pas content. Il remet des pièces dans la machine mais décide de payer les scénaristes (ça a dû donner des idées à leurs collègues, en grève depuis). Bonne idée et merci au Bernard Thibault du pool scénario de la série. Le prodige, c'est que nos réponses, on ne les a toujours pas mais maintenant on aime ça. Grâce à Benjamin et Jacob, la série redécolle et fout des tartes à ses concurrents. Le chef des "autres" et un espèce de personnage invisible ou inexistant (bizarre mais on est dans Lost, les amis).

Et si, malgré ses immenses qualités, Mission impossible 3 ne rassure pas sur la capacité d'Abrams à donner des réponses de par la réintroduction du Macguffin  (la patte de lapin après laquelle tout le monde court dans le film, dont ne nous ne connaîtront jamais la nature, un peu comme le contenu de la valise de Pulp Fiction : ça brille mais on ne saura jamais ce que c'est).

Evidemment, si ça se trouve, Abrams nous fera le coup du Macguffin à la fin de Lost. Si ça se trouve, la série n'est qu'un des nombreux écrans de fumée dissipé par les créateurs (l'un des mystères de la série est un écran de fumée noire qui se ballade : bande de petits cyniques). Peu importe tant qu'on gamberge. On se foutrait presque de la réponse tant les questions sont bien posées.

Et puis non. On veut bien voyager mais pas en vain. On veut bien se ballader dans l'esprit torturé de JJ Abrams mais pas se faire ballader. Sauf que la qualité de cette saison apporte quelques réponses à cet incessant combat entre crédulité et réalisme. Comme si seul le geste comptait. Alors, Lost, série fantastique ou pas ? Purgatoire ? Labo géant ? Plus on avance et plus on se paume. L'oeuvre Abramsienne toucherait d'ailleurs au sublime à mesure que la résolution de l'énigme se dérobe. Un peu comme le Ethan Hawke de Gattaca dont l'humanité se mesure à sa capacité à ne pas penser au voyage retour. Voyons pourquoi ce qui nous énervait chez Mulder nous fait ici grimper aux rideaux.

Les autres

La saison 3 de Lost est donc consacrée aux autres. Les concepteurs du projet de l'île, ceux qui savent pourquoi les naufragés sont là. Les autres sont les alter-egos des scénaristes. Naufragés / spectateurs contre autres / scénaristes. Voilà le schéma que nous livre la saison.

Parceque comme Jack, Sawyer et leurs potes rescapés, il semble bien que notre voyage soit sans retour. Ou que le retour déçoive forcément. Il ne peut en être autrement. Tant de pistes, tant de portes ouvertes, sur la religion, la philo, la politique, dont la fermeture, la résolution ne pourra être à la hauteur de la gamberge du spectateur. La saison 3 force notre identification avec ces personnages spectateurs de leurs destins.

Quant aux autres, on apprendra que Benjamin n'était pas le chef. Qu'il obéit à Jacob, un être aussi invisible que flippant. Comme si les scénaristes avouaient que la machine qu'ils ont créé les dépasse. Que tout ceci pourrait être basé sur du vent.
Alors ? Mulderisation ? Assurément. Benjamin et JJ Abrams se sont-ils fait dépasser par leur création ? Certainement. Mais là ils le disent. ils font de ce vrai problème le sous-sol de la saison.


Couevrture de l'île mystérieuse de Jules Verne
- Edition Hetzel

De Duchovny à Jules Verne

Désormais, il faut donc prendre l'île pour ce qu'elle est : un terrain d'expérimentation de la fiction télévisuelle. Un truc où on teste des machins sur les spectateurs (c'est ce que font Benjamin et ses potes sur Jack, Kate et Sawyer, cf les cages du début de saison). Alors on teste la peur (la cabane de Jacob : Brrr !). On teste le triangle amoureux. On injecte des personnages juste pour voir l'effet produit.

Plus marquant : on casse le moule en remplaçant les ronflants flashbacks par un fast forward final qui vaut son pesant de cacahuètes. La saison 2 et son opportunisme (un remake de la première saison) est bien loin. Ici on se replonge dans la série à mystère façon "l'île aux trente cercueils", cette drôle de série avec Claude Jade. Un truc tout simple, une île dont on ne comprend rien et des indices.

Abrams ajoute des capitaines Nemo, échoués de gré puis de force. De Desmond, l'écossais qui voit le futur, à Bejamin et ses potes. L'occasion de se souvenir que Jules Verne avait lui aussi livré sa version de Lost. Ca s'appelait l'île mystérieuse. Ecoutons Wikipedia nous raconter le bouquin, ça pourrait être intéressant :

"Pour échapper au siège de Richmond pendant la guerre de Sécession, l'ingénieur Cyrus Smith, son domestique Nab, le journaliste Gédéon Spilett, le marin Pencroff et l'adolescent Harbert décident de fuir à l'aide d'un ballon, mais échouent sur une île déserte qu'ils baptiseront l'île Lincoln. Après avoir mené une exploration de l'île, ils s'y installent en colons mais quelque chose semble veiller sur eux qui? quoi? comment et pourquoi?"

OK, on dirait le pitch de Lost. Le résultat est plus naturaliste, moins roublard. Mais avec autant de plaisir à dissiper parcimonieusement les indices menant à la compréhension d'un terrain pas si vierge que ça.

 

 

 

RN