Tolérable cruauté
Mon incroyable fiancé (GLEM production - TF1)

 

La télé-réalité, c'est comme le cinéma. Il y a des genres.

Sur TF1, les choses se faisant dans une stabilité mathématique, l'émission de TR catégorie "j'me fous de ta gueule à ton insu" est cantonnée à la 2ème partie de soirée du vendredi de la grille estivale. C'est comme ça.
Alors après avoir mis en exergue la cupidité des femmes avec "Greg le millionaire" puis encore la cupidité des femmes avec "Marjolaine et les millionnaires" (c'est qu'il fallait en être sûr : les femmes sont-elles bien des pétasses ?), voilà que déboule "Mon incroyable fiancé" (on va dire MIF, ok) et son gros (TF1 préfèrera dire "lourd").
Adeline, qui porte si bien son nom qu'on dirait que c'est pour elle que Cleydermann a composé son chef d'ouvre, doit donc faire croire à ses parents qu'elle va se marier avec un gros, Laurent Fortin, sauf que, mise en abîme, le gros est un acteur et Adeline est aussi dindon de la farce.

Adopter des règles des séries et des soaps

Sur le fond, on voit bien le projet de TF1 : faire de Shrek un personnage de télé-réalité.
C'est la forme qui surprend, en pillant les codes des séries et des soaps : d'abord, Gérard Louvin et son équipe de producteurs vont faire une émission avec finalement très peu de matière : les épisodes sont précédés d'un (long) résumé de début, ensuite rien ou presque jusqu'à la première pub. Et après la pub, on résume l'avant pub. Généralement, il commence à se passer quelque chose au bout de 20 minutes, pour en arriver au cliffhanger final (du genre "les parents d'Adeline vont-ils se casser parcequ'ils sont fâchés ?").


Shrek de Andrew Adamson

La présence de multiples résumés de l'action au cours du même épisode et du cliffhanger, au delà de la logique commerciale évidente contribuent à rapprocher l'émission d'une fiction.
Mais à l'opposé de la série 24 (narrant aussi du temps réel) et ses résumés sélectifs (devant la foule de personnage et d'actions on ne résume que ce qui risque de changer dans l'épisode du jour au détriment des autres évènements, fussent-ils déterminants), MIF donne l'impression de se résumer pour exister.
Le sens de l'étirement est par ailleurs assez remarquable car après tout, l'émission arrive à tenir en haleine en ne racontant rien de plus que l'annonce d'une fille à ses parents qu'elle va se marier avec un mec rondouillard. D'autres chaînes en auraient fait un 45 minutes.
Mais en plus de se résumer pour exister le programme se résume aussi pour se justifier. En effet, le fait de fictionnaliser les événements en ne cessant de les résumer (et je vous dis pas la musique, les effets et tout) permet de justifier la cruauté de l'entreprise.

Cruel et drôle, mais surtout cruel

Et la cruauté s'exprime dans l'émission comme rarement avant : ici le gros est définitivement un rebut de la société et que Laurent, l'acteur, en fasse des tonnes, ne change rien à la puanteur de l'affaire. On savait que la Télé-réalité s'appuyait sur l'exclusion (des candidats jusqu'à présent), mais c'est la première fois qu'on montre du doigt une catégorie de la population pour s'en moquer ouvertement. En bref, c'est drôle mais ça pue.
Tout le plaisir (coupable, forcément) va donc se tirer  du jeu des acteurs et des réactions des non-gros : Adeline, d'abord, puis ses parents.


Festen de Thomas Vinterberg

Et dans l'intolérance des parents, le dispositif de l'émission trouve une résonance inespérée.
En montrant le joyeux bordel que cause Laurent et ses faux parents dans la famille d'Adeline (hyper propres sur eux et pas gros), on croirait assister à la destruction en direct de l'institution famille. Ou quand Festen rencontre le Loft.
Le père refuse de cautionner le mariage, la mère ne cesse de fondre en larmes devant la vulgarité de la famille Fortin, le frèrot, plutôt coulant, ne sera pas épargné et le faux ami de Laurent (dégénéré) devra se foutre ouvertement de sa gueule lors d'un essayage de costume pour qu'enfin il se range à l'avis familial : « oui ils sont bien dégueulasses ».
Quant à la qualité de l'interprétation des acteurs, Laurent fout son bordel avec génie, sa mère est une Bidochon parfaite (cf l'hymne des Fortin et le strip-tease sur "Etienne, tiens le bien"), le père est libidineux à souhait et la petite sour est une gothique vaguement psychopathe rappelant la Wednesday de la famille Addams.

Alors quoi ? Pourquoi bouder son plaisir devant ce vol en éclat d'une "gentille" famille ?

Parce que, au delà du présupposé "gros=dégueulasse", l'émission montre l'isolement progressif d'Adeline au sein de sa famille (et donc son exclusion) et ce qui ressemble à une dépression nerveuse des parents.
Et finalement, c'est le comportement d'Adeline qui devient nauséabond, autant que les remarques discriminatoires de ses parents : la gonzesse fait quand même souffrir le martyr à ses vieux pour toucher les 100 000 euros !
On vient à penser que les prochains jeux de TR pourraient proposer de torturer des proches pour de l'argent : 50 000 euros la couille arrachée et 10 000 euros par volt.

Le prix

Le dénouement montrera le mariage finalement accepté dans les sanglots et la souffrance. Et Laurent qui dévoilera la supercherie. Et deux longues minutes sur les rires des parents d'Adeline voyant un résumé de l'émission, y compris leurs propos anti-gros.
Il faut bien ces longs rires pour dédramatiser et retrouver la vie normale.
Laurent se fond en excuses, se lance dans une longue éloge de la famille (putain, si ça se trouve, lui non plus il n'aime pas les gros !) et annonce qu'ils ont gagné non pas 100 mais 200 000 euros.

Le prix à payer pour que les pigeons acceptent la diffusion de l'émission ?

L'émission aura donc fait plaisir par le dynamitage d'une famille de petits bourgeois au prix d'un nouveau cap franchi dans le puant.
Je propose donc à TF1 un sujet d'émission pour l'an prochain :
Refaire "mon incroyable fiancé" en remplaçant le gros par un arabe. Ou un homo. Ou les deux.

 

 

 

RN