Elections
Nouvelle star
- saison 6 (M6)


La Nouvelle star fabrique sa 6 ème saison et comme d'hab, le télé crochet se découpe en deux séquences principales :

- 1 / les castings enregistrés dans 7 grandes villes pour sélectionner une première salve de candidats. Soit des séquences hyper montées avec défilés de jeunes gens pré sélectionnés sur critères comme la bonne bouille, un enjeu dramatique singulier (mourir sur scène avec cancer des testicules, unijambiste ne signifiant pas sans talent), la maîtrise du bel canto ou les trois à la fois. La tension se cristallise sur l'a capella devant un jury-sévère-mais-cool. L'ensemble est lardé de reportages sur quelques candidats pris dans la vraie vie. Enfin les coulisses et les commentaires post prestations des jeunes gens sous le choc pimentent la tortilla.

- 2 / le théâtre en direct. Schéma classique avec expériences vocales pour tester l'endurance des candidats et commentaires plus ou moins enthousiastes du jury. Dernier épisode : élection du lauréat, boosté pour un premier 33 tours.

Globalement, le programme affiche sa volonté de dénicher un talent original, pop, cool. Chaque saison apporte sa nuance. Cette année, en borne esthétique repoussoir : Céline Dion, vocaliste classée au rayon 20 ème siècle. Le top ? Jeff Buckley rafrenchy, abonné aux Inrocks mais pas trop.

A la recherche de la nouvelle star, du temps perdu et des clés de la bagnole

Etrangement, Nouvelle star perd son appendice. Terminé le célèbre « A la recherche de » et sa mystique M6. Pourtant, la quête continue avec ses commanditaires mystérieux. Qui pilote ? Le producteur Fremantlemedia ? L'industrie du disque en panne ? La télévision flippée par le net ? Des scientifiques en expériences douteuses ? Des dieux pour occuper l'humanité ennuyée ? Sûr, la commande vient d'en haut. On arrête de rire. C'est pas de la tarte. Faut une nouvelle star sinon, sinon…

L'injonction d'en haut comble un vide. Faut entreprendre les grands travaux, mettre en place une stratégie, trouver des outils pour chercher, discerner et enfin désigner la nouvelle star manquante. Pas une vedette fabriquée Star Ac (école du labeur), mais un mini génie avec tout déjà dedans. Pas un(e) interprète, mais une star à faire briller en frottant là et là. Le jury détecte le talent (inné) puis propose le travail nécessaire (l'acquis). Désigner une étoile dans l'univers pour dresser un destin singulier. Un boy (girl) next door permettant le lien entre nous et les gouverneurs intersidéraux. Où sont les clés de la bagnole ? Quelle heure est il ? Où est ma métaphysique hebdomadaire ? Allo Proust ?


Marcel Proust

La recherche du temps perdu traîne toujours dans les parages, surtout le premier épisode, Du côté de chez Swann et sa belle langueur. Acte 1 : Combray ou comment Proust se souvient de ses rêves. Le kid poursuit un truc dingue, atteindre le monde inaccessible et sublime des Guermantes. Une obsession. Un travail à hauteur d'homme pour toucher les sommets de la wonderful life. Regarder de loin, se faire cajoler par maman, approcher lentement l'inaccessible, retours en arrière, bonds en avant, le désir au travail, les méandres vers la longue montée céleste.

Nouvelle star suit le même mouvement avec un passé légèrement différé (les castings). Des séquences en forme de madeleines pour plus tard. Du tout cuit pour les Enfants de la télé 2012. Tu te souviens ma chérie (rires), tu te rappelles mon amour (rires), alors tu sais quoi, là y'a quoi dans le magnéto mon bébé, hein ? Ben, tiens mon Christophe, sois mignon et rembobine tes premiers pas dans les coulisses de l'Ibis d'Argentière. En prime, une bande son signée The Style Council. Merci la prod.

Pour réaliser ces madeleines, faut un espace temps improbable. Une ambiance internationale, hors tout et identifiable partout, défiant les lois de la singularité, des kilomètres, de la grande horloge humaine. Une plate forme entre nous et les dieux. Du différé. Ben tiens, un Palais des congrès, une salle de conférence, des grands hôtels aux moquettes roses, du room service à chaque étage, hors sol, hors Timex. Une passerelle connue de tous, même si on n'y fout jamais les pieds. Un truc invisible à la télé sauf chez Toutaz (France 4), programme spécialisé en Forum Fnac, conférence de presse, avant première multiplexe, ascenseurs de RTL. Autrement dit, la première marche pour les candidats ou une estrade pour les envoyés de dieux, spécialistes en génie divin. L'équivalent des théâtres, bordels ou autres soirées mondaines chez Proust. Lieux de passages et d'échanges. Le commerce des corps et esprits. Après… quoi après ? Le temps des madeleines, disponible sur Youtube. Plus tard, beaucoup plus tard, une marche solitaire sur les plages de Cabourg.


Total Recall de Paul Veroheven

Par-dessus bord

Nouvelle star travaille sans cesse le off et in, le champ et hors champ, la scène et les coulisses. Un parti pris savoureux, traditionnellement disponible dans les comédies musicales. Par exemple Tous en scène (Vincent Minnelli) avec la mise en orbite d'un ancien danseur (Fred Astaire). Le off active le plaisir du spectacle. Le hors champ créé du champ. Une sacralisation du spectacle par ses propres artifices.

Mais le tour de force du programme réside, probablement, en la nécessaire disparition des coulisses au dernier épisode. Au final, l'élu doit voler de ses propres ailes. Fin du hors champ. La préparation au réel aux oubliettes. S'agit pour la gagnant d'effacer son passé real TV (sauf Madeleine faussement inavouable toujours chez Arthur). Un Total Recall à l'envers. Surtout ne pas rappeler son passé. Effacer les traces du processus. Seul le spectacle subsiste. Le show, juste le show.

Au fond, le devenir jury passe par sa propre élimination, comme le reste des candidats. Reste (parfois) l'élu filé vers le 7 ème ciel. Tous par-dessus bord. Tous ouvriers des dieux, en CDD. Reste pour les envoyés spéciaux une négociation avec les autorités pour trouver une nouvelle mission sur M6, poursuivre une carrière chantante pas toujours en grande forme, s'effacer dans les limbes des lieux invisibles.

La disparition hante le programme avec la terrible question : et après ? Toujours ce hors champ dont il faut sortir. Retour difficile. L'inquiétude partagée par le jury et candidats floute la dure sélectionnite. Tous dans le même bateau intermittent. Partage existentiel. Conscience de l'éphémère. Nous, devant l'ANPE un lundi matin.

En gros, le goût pour le tragique dans ces castings différés. Jean-Marie Piemme, dramaturge, le raconte à propos du théâtre, singulièrement de Michel Vinaver (écrivain vachement bien) : Je veux rappeler une évidence. Le théâtre c'est l'après coup. Ça vient après l'événement. La tragédie vient après la mythologie. Le théâtre est la réécriture de quelque chose qui a déjà eu lieu, qui s'est déjà produit. Le théâtre est toujours dans l'après. Il faut le rappeler car, aujourd'hui, l'information et la représentation coïncident simultanément .

Les zozos de la nouvelle star, vrais metteurs en scène, pigent le truc. Split screen lors des auditions avec famille des candidats filmée devant un poste télé, face à la démo du chérubin. La transparence du dispositif introduit la vraie vie (encore le hors champ), pour saisir la mythologie en cours d'élaboration. Après coup, diffusion du programme monté, mixé, narré. Glissement vers le tragique. Le programme à mi parcours vire au direct complet. Bascule vers la mythologie en cours d'élaboration sous les yeux. Nouvelle star utilise les deux aspects sans se la péter. Du grand art.

Casting des casteurs

Cette saison, le jury se compose de Lio, faschionatta 80's, géniale passeuse d'une pop banana split dans les années 70 / 80, petite sœur à Daho, collaborée par Jacno, fine fleur musicale en équilibre entre comédie, glam et électro minimale. Belle surprise, la miss évite le syndrome Dave, poursuit sa route sur divers projets comme une comédie musicale aux Folies Bergères, apparition au cinéma, fait coucou à Elli Meideiros, pense à Lizzy Mercier Descloux, fonce à Lyon voir l'expo Keith Harring.

Même secousse générationnelle pour Philippe Manœuvre, rare boy en France à porter des Ray-Ban sans ridicule, grand frère des Enfants du rock avec feu Sex-Machine, très fan, moins dandy que Bernard Lenoir, old school assumé (James Brown et Rolling Stones jamais oubliés même aux pires moments), à la tête d'un Rock and Folk au titre mythique pour les quinquas. Manœuvre insubmersible, ça finit par payer.

Sinclair trentenaire, groovy boy époque Fédération Française de Funk, un brin sérieux, vraie bête de scène, héritier d'une famille aristo pop hexagonale (Dominique et Patrice Blanc-Francard). Souvenir de ses premiers concerts parisiens, plutôt cool.

Enfin André Manoukian, philosophe pop, plus drôle que Michel Onfray.

En somme, une brochette avec des kilomètres au compteur, en processus inverse des questions Fogiel (c'est dur d'être has been ? Combien tu gagnes ? Ca fait quel effet la dépression ?). Ici, les vieilles branches se plaignent pas, ne livrent pas un drame caché (ni cancer, ni enfance violée à vendre), assument la réalité d'un métier pas simple, sans complainte à l'horizon. Une mise en scène symbolique de la production (partie planquée du métier) sur le ton badin de la comédie, avec une qualité affichée (larme à l'œil comprise) : ne pas niquer la fraîcheur d'une émotion. Quitte à surjouer. Quitte à faire trop. C'est pas grave. Car préserver le plaisir de la découverte, c'est un putain de travail.

Enfin le bonheur de coller des mots sur la musique. Le jury rejoue, à sa manière, les vieux débats sur l'art. Yasmina Reza (Art) en plus cool, sans le tralala d'un théâtre bel esprit. Car la télé réalité, bidonnée ou pas (on s'en fout), ouvre cet espace d'impro dans un canevas rigide, avec rencontres entre comédiens - chanteurs pro et amateurs. Peu de place pour le cynisme sur la galère, juste l'ironie mordante dans une conscience forte de l'éphémère.

La nuance ? La reprise des madeleines, version amères, sur d'autres chaînes. Par exemple cette diffusion en boucle d'une candidate (Cindy Sander) dans le Grand journal de Canal Plus (inclus, la tronche gênée de Jean-Pierre Foucault). Easy rire des animateurs coiffés djeunes, second degré tout confort, mitraillette sur ambulance, à des années lumières de Quand j'étais chanteur.

Nouvelle star opte pour l'option cool. La famille des rameurs, pas des winners. C'est bon esprit. Fais passer à ton voisin, sans faire la gueule, hein !


Quand j'étais chanteur de Xavier Gianoli

 

 

 

DS