Mad world
The Walking Dead - saison 1 (2010) - série créée par Frank Darabont


On débute par une récap : tout commence sur le câble aux Etats-Unis avec la chaine AMC. Au départ, ça voulait dire American Movie Classics , une sorte d'Arte spécialisée dans le ciné patrimoine. Vu les audiences dignes de France 3, les patrons changent de politique en 2003. La chaine s'ouvre sur le contemporain et lance la production de séries exclusives. Ca donne Mad Men en 2007, Breaking Bad en 2008 et The Walking Dead en 2010. Autant dire des super pioches. Mais voilà, le tableau idyllique prend un coup lorsque Frank Darabont se fait subitement débarqué pour la seconde saison de sa série The Walking dead.

Pourtant, le pote à Spielberg et Stephen King, n'est pas tombé de la dernière pluie. Le zozo connaît les oscars avec Les Evadés en 1994, écrit un nombre invraisemblable de scénarios pour la télévision (série Indiana Jones), traverse un passage à vide puis revient en grâce avec son genre préféré : l'horreur. A tel point, Palma s'agenouille depuis quelques années devant The Mist (ici et ), son chef d'œuvre tragi- horrifique.

Encore un truc sur sa fiche : Franck Darabont est né dans les saucisses à Montbéliard. Ce fils de réfugiés hongrois semble visiblement travaillé par la terreur totalitaire et la question démocratique. Un truc hyper sensible chez Spielberg quand on reprend sa filmo (La Liste Schindler, Le Terminal, La Guerre des Mondes, A.I. Intelligence artificielle ou encore Munich… liste non exhaustive). Comme quoi, on peut porter des chemises hawaïennes, se marrer sur les plateaux de tournage (voir un making off avec Darabont vaut un antidépresseur en vente dans les confiseries) et converser avec le boss sur des sujets graves.

Zombimélo

Pour dégoupiller sa folle histoire, The Walking dead balance des zombis à la TV comme Romero fabrique La Nuit des morts vivants en 1968. C'est à dire en se demandant comment des scènes d'horreur pourraient être balancées sur les écrans sans lever les boucliers. "Nous n'étions [...] pas sûrs qu'un distributeur national serait intéressé. Mais nous nous disions que, au pire, nous pourrions toujours rentrer dans nos fonds en les projetant dans les drive-in de la région" raconte le vieux maestro à l'époque. D'une certaine manière, Darabont relève le défi 40 ans plus tard avec la télévision cette fois. On sait bien, les chaines restent peu enclines à prendre des risques avec la violence. Du coup, c'est même combat en reprenant le genre là où il est : créer une tension horrifique réellement choquante.

Au niveau des données dures, The Walking dead joue le sang, les morts vivants en morceaux, la carabine alerte et les issues de secours bloquées. Ah, le frisson est là ! Très loin des autocensures puritaines habituelles. Même tonton Richy trouve la série hard. C'est dire si un truc se passe avec la catastrophe annoncée et la fin du monde touchée du doigt. Voilà, l'horreur revigorée c'est terrible. Faut dire, avec un scénario si beau, si puissant et bien foutu - des années à discuter au coin du feu avec Stephen King marque directement 20 points pour les travaux pratiques.

C'est quoi ce pitch démentiel ? Du classique pur jus : la série retrace les quelques jours vécus par un jeune sheriff obsédé par l'idée d'être juste, après un coma où le monde en profite pour basculer dans zombiland. Il cherche sa femme et son fils, file à Atlanta, rencontre une bande de zozos et tente la survie à plusieurs en milieu hostile. Classique donc.

Ce qui est magnifique, la trame connu par cœur glisse sans cesse vers… le mélo. Par exemple, en filmant le premier meurtre d'un mort vivant comme un acte d'amour. Le héros tire sur un morceau de femme, on pleure tellement il y a injustice métaphysique à ne pas mourir convenablement, à tuer horriblement, à côtoyer la mort dans la survie quand le monde semble courir après une gamelle de sang. Si Romero la joue Tintin reportage et tract politique dans La Nuit des morts vivants, Darabont reprend la formule en activant cette fois la puissance de l'horreur allée au récit mélodramatique. Et à Palma, le mélo c'est beau. Du coup, la série possède ce caractère rare et frissonnant : le monument transgenre.

D'ailleurs, les zombis possèdent une vie avant la mort. Précisément ce après quoi s'accrochent les héros au fil des épisodes. La terreur ne surgit plus de la mort, mais bien des éclats de vie à conserver quand tout fout le camp. Cette vie frontale, entrée soudain en zone grise, presque disparue, ressemble à une traversée métaphysique vécue par le dessin animé japonais Colorful. C'est-à-dire l'histoire d'un jeune héro réincarné sans le savoir dans son propre corps après une tentative de suicide. Il se réveille, ne pige rien et a 3 mois pour se remettre en mouvement, pour remonter vers la couleur, avancer à tâtons, prendre tous les risques pour retrouver un truc perdu. Comme si le réal, Keiichi Hara, entreprenait de filmer ce hors champs frontalement, toujours présent chez Darabont.

Avec l'appel de la couleur perdue dans la zone grise,The Walking dead tisse un bon vieux lien entre la tristesse et effroi. Soit une même racine conjuguée sur 2 modes différents. Et un brin de lumière mélodramatique rangé au rayon souvenir.

Photos : La nuit des morts vivants / Colorful de Keiichi Hara

L'amour en guerre

Le fantastique épisode 1, directement réalisé par le boss, s'achève dans un tank bloqué au milieu de la ville avec des zombis partout et le héros coincé dedans. Darabont introduit les dernières guerres américaines directement sur le territoire. L'Afghanistan semble soudain transposé au milieu des Etats-Unis, l'Irak à côté de la superette et la bataille vire visiblement perdue d'avance. Un personnage bouge et les morts s'activent un peu plus. Plus on s'agite dans la guerre, plus la situation empire. La série prend à bras le corps les 20 dernières années de politiques militaristes rangées au rang échec. L'axe du mal fait toc toc à la porte. Ce n'est plus la caméra embeded à 5 000 kms mais bien une intériorisation de la guerre.

Ce raccourci tisse un contexte où chaque décision prise par le groupe pose les questions démocratiques. Qui prend en main la stratégie ? Faut-il fuir ou rester ? Préserver la sécurité du groupe au prix de l'atrocité ou tenter d'être juste en prenant tous les risques ? Quel sens porte l'uniforme du sheriff quand la jungle jaillit derrière chaque arbre dans un parc idyllique ?

La connexion avec La Guerre des mondes (Spielberg) traverse la saison 1 avec la même acuité. Rappelez-vous Tom Cruise, lui aussi occupé par la volonté de bien faire, de conserver une part d'humanité quand plus rien ne raccroche aux règles sociales. Comment ne pas faire le va en guerre dans la boucherie ? La piste de survie réside justement en quelques choix fous aux conséquences toujours rongées par le doute. Elle tient, épisode après épisode, avec des histoires d'amour inspirées par les Feux de l'amour. Car Darabont préserve cet espace romanesque non seulement comme contrepoint au genre, mais aussi pour laisser quelques signes d'humanité sur la table rase. On s'aime, on se sépare, on se jalouse, on s'aime d'amour. Le sentiment fait sa mauvaise herbe. Résiste à l'apocalypse. Un dernier sursaut fou quand plus rien ne pousse. Le geste touche ici, attention on fait une pause, au sublime.

Photo : La guerre des mondes de Steven Spielberg

 

 

 

DS

Filmographie de Frank Darabont (lien Imdb)