![]() |
|||||
Loin d'être con, Jackson sort de son caisson (c'est pas vrai mais tant qu'on y est, vu le nombre de sottises entendues sur le sujet...), décroche son téléphone pas encore en or et appelle donc un Landis encore tout auréolé du succès de son actualisation du mythe lycanthrope, Le loup garou de Londres. Plus que la rencontre de deux gars qui connaissent la consécration au même moment, Jackson et Landis forment un duo important et finalement logique, convergeant à faire de Thriller le chef d'oeuvre qu'il est aujourd'hui. Pour le comprendre, il faut se souvenir de ce drôle de zozo qu'est John Landis. Membre de la bande du Saturday Night Live avec les Dan Aykroyd, John Belushi, Bill Murray, François Baroin, Mike Myers ou autres Eddie Murphy (cherchez l'erreur), ces rigolos ont dynamité le PAF US à coup de délires surtout pas contrôlés. Et quand ils touchaient au ciné, ça donnait des trucs aussi sérieux que Hamburger Film Sandwich, les Blues Brothers ou plus tard les films d'Harold Ramis et Mike Myers. Alain Chabat et sa band Mais le petit Landis a déjà une belle carrière : il y a d'abord les Blues Brothers, une soixantaine de patates au box office. Joli. Et en 1981, quand le Loup Garou de Londres sort, il en fait trente. Enorme pour un pur film d'horreur, un film de genre qui fait un peu rire et beaucoup peur, avec ses effets spéciaux gore autrefois réservés aux geeks collectionnant les Fangoria (l'équivalent de Mad Movies US). Le succès du film, comme celui, postérieur et dix fois moins lucratif d'Evil dead, fait l'effet d'une bombe dans le landernau hollywoodien. Ces petits gars, des parias autrefois cloitrés dans le bis, commencent à prendre de l'ampleur. Michael Jackson a vu Le loup garou de Londres. Il a senti le vent tourner. Le carton du film annonçait, des années avant, le règne des fanboys qu'on vit maintenant, avec des Sam Raimi ou autres Peter Jackson à la tête de productions autrefois réservées aux yes men des studios ou plus rarement, aux auteurs commercialement confirmés. Alors qu'on lui refusait des passages à une MTV naissante et encore un peu trop WASP sur les bords, Bambi tope là avec Landis. Plus que la réunion de deux golden boys, Thriller, le clip, va être le truc qui fait sortir la sous-culture de ses ghettos. Un chanteur black et un bisseux en chef : en voilà un bel attelage. Photo : Le loup-garou de Londres de John Landis La nuit je mensA clip exceptionnel, traitement exceptionnel. D'abord le lien vers une copie potable du métrage et puis tiens, si on pitchait ? Comme dirait Drucker, mettez les gamins dans le placard, ça risque de leur faire peur. Un couple en décapotable se gare dans une rue déserte. Deux jeunes blacks, amoureux et timides. On devine que c'est tout neuf. Ils marchent un peu et le garçon, Michael (Michael Jackson), en profite pour faire sa déclaration, avec la bague et tout. La petite (Ola Ray) est aux anges mais Michael lui avoue avec insistance qu'il est différent. Elle ne comprend pas, jusqu'à ce que la pleine lune ne révèle le vrai visage de son mec, pris de spasmes de douleurs et ne tardant pas à se transformer en loup garou. Le monstre court après la donzelle et finit par lui tomber dessus. En fait, il s'agissait d'un film. Un couple aux traits similaires regardaient le film d'horreur dans une salle de cinéma. Les acteurs sont les mêmes mais les tenues ont changé : Jackson a troqué le Teddy pour un blouson de cuir rouge assez chelou. La petite est désormais coiffée eighties et porte le slim de rigueur. Elle se lève, dégoûtée par le film et ses effets gore. Michael aurait préféré rester mais il est bien obligé de suivre sa nana. Dehors, Michael en profite pour tenter de faire peur à la petite en lui racontant son comportement devant un film d'horreur (en fait il lui chante les deux premiers couplets de la chanson). Ca fait rire Ola mais dans le cimetière qu'ils longent, la chanson agit comme un réveil matin et les morts ne tardent pas à sortir. Ils finissent par encercler le couple impuissant. Michael ne tarde pas à montrer un autre visage : au contact des zombies, le voici lui aussi mort-vivant. Ola, terrorisée, ne peut rien faire d'autre qu'assister à la chorégraphie hallucinante de son mec désormais chef de la meutre des goules. Elle court et trouve refuge dans une maison abandonnée mais les zombies ne tardent pas à pénétrer par tous les murs. Michael, zombie en chef, s'approche de la petite avec ses potes affamés. Se sachant perdue, Ola crie une dernière fois et ferme les yeux. Quand elle les rouvre, elle se retrouve avec un Michael redevenu normal, humain et rassurant, qui lui demande de se calmer. Il l'enlace mais lance un regard caméra complice et nous montre des yeux jaunes flippants, trahissant une monstruosité bien réelle. L'homme est un loup pour la femmeThriller est un film à tiroirs. Un film de loup garou vu dans un film de zombie cauchemardé par Ola, et finalement, à la faveur du plan final, un film de monstre. Ce qui ne change pas, d'un récit à l'autre, c'est la monstruosité de Jackson. Parfait dans le rôle du lycanthrope (Landis vient de sortir de son loulou de Londres et ça se voit : le plan où Jackson hurle à la lune est sublime, une façon, pour Landis, de payer son tribut aux grands classiques qu'il vient de malmener), il est aussi un zombie flippant à souhait. Ca pourrait être évident mais un grand chanteur n'est pas toujours un bon acteur, remember Prince ou Madonna. Le passage d'un film à l'autre est aussi l'occasion de jouer avec les mythes : si le lycanthrope est un freak victime, tuant pour bouffer ou assouvir une cruauté qui lui échappe mais toujours dans le cadre d'une malédiction indiviuelle, le zombie, c'est un truc du collectif. En gros, dans les films, il y a toujours un loup garou mais des morts vivants. C'est comme ça, l'un se conjugue au singulier, pas l'autre (il arrive cependant que Dominique Salon fasse mentir la règle). Et si les films de loup garous sont toujours des tragédies, des mélos à poils, les zombies peuplent depuis leurs débuts (Tourneur puis évidemment Romero) des oeuvres politisées. Tout se passe ici comme si le film de loup garou était gentiment ringard, beau mais cloitré dans les sixties, presque trop propre pour être réel. C'est certainement cet Mais du loup garou des sixties, en Teddy, au zombie en cuir rouge accompagné de sa clique, la constante semble être le refus pour Ola, de délaisser son cynisme pour adhérer à un récit. Jackson a beau la mettre en garde ("I'm different"), il faudra, pour qu'elle quitte ses postures (virginale puis femme active limite MLF), qu'elle devienne victime de son mec pour enfin cesser de draper sa peur dans une illusion de supériorité. Il semble que Wes Craven s'en soit souvenu pour l'ouverture de son (magnifique) Scream 2 : Omar Epps, pas encore collaborateur d'un médecin génial et boiteux a ainsi fort à faire pour que sa nana évite de lui ruiner la projection de Stab, un slasher daté, comme le loup garou d'ici. Une tendance au "Tu me fais chier avec ton film" qui finit mal. Avec son histoire de spectatrice blasée, son basculement du drame personnel au film de zombie faisant sortir la musique black des tombes, Thriller est un clip visionnaire, Thriller est un clip prophétique. Un truc tellement fortiche qu'il a tout changé, à commencer par son chanteur et acteur principal. Photo : Scream 2 de Wes Craven Il est d'ailleursDans leurs films, Vandamme se dédouble et Tom Cruise se défigure. C'est ainsi, une forme de gimmick trahissant tout de même les obsessions de ces supers acteurs. Le truc de Jackson, dans ses clips, c'est de changer d Avec son moonwalk et sa polymorphie obsessionnelle, Michael Jackson a ainsi posé les jalons d'une oeuvre visuelle posant la question du rapport aux limites du corps, un truc que les Wachowski n'auraient pas renié. Le gamin à la voix d'or devenu grand vendait des disques, certes, et plus qu'aucun autre, mais devant la caméra, il explorait les frontières de son corps. S'affranchir de la gravité (le moonwalk mais aussi Smooth criminal et ses pieds en plomb), changer d'apparence, Bambi semblait bien avoir pour but de faire mentir les scientifiques. Dans Thriller, à la question "Comment danse un corps décharné ? Comment danse un corps qui n'est presque plus un corps ?", Jackson répond, le temps d'une chorégraphie si historique qu'on l'a presque oubliée, "au rythme du claquement des os !". L'idée géniale de Landis, permettant au chanteur danseur de pousser ses expérimentations, c'est de faire des mutations du héros une question de point de vue. Vu par Ola, il est un zombie. Quand la petite a le dos tourné, en plan large, il reprend son apparence humaine. Cette idée de monstruosité subjective est très lovecraftienne. Et la voix de Vincent Price, grand acteur du fantastique gothique star d'adaptations de bouquins de Lovecraft, fait planer l'ombre de l'écrivain barré. Comme le personnage principal de Je suis d'ailleurs, ne se sachant pas monstre jusqu'à, finalement, se regarder dans un miroir, nul n'est ici capable de savoir de quelle nature est le corps habité ici par Jackson. Humain ou pas, la petite Ola n'y voit plus rien et ne cesse de se réveiller. Le clin d'oeil final fait le reste. Partagé entre une monstruosité le mettant au ban, des velleités de libération collective et l'obligation d'être un jeune homme normal, Michael Jackson restera ce sublime chef de meute dansant. Gendre idéal ? Zombie ? Loup garou ? Plus qu'un freak magnifique, un artiste génial. Photo : Couverture de Je suis d'ailleurs de Howard Philip Lovecraft |
RN |